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Une paire de baskets de la marque Nike, modèle air max.

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L’inventeur de la Nike Air Max en aurait eu l’idée devant les escalators transparents de Beaubourg

Une paire de baskets de la marque Nike, modèle air max.
Une paire de baskets de la marque Nike, modèle air max. Crédits : CHARLES ESHELMAN / DPA - AFP

L’inventeur de la Nike Air Max en aurait eu l’idée devant les escalators transparents de Beaubourg : la chaussure devrait montrer, par une petite fenêtre, ce qui lui assurait son amorti exceptionnel. C’est un vendeur de chaussure qui m’a expliqué ça, un jour, alors que j’avais flashé sur leur dernier modèle - des Nike air Zéro. Dernier modèle, pas exactement, d’ailleurs : plutôt le préquel de la Nike air Max 1 de 1987, que Tinker Hatfield, son designer, n’avait pas pu réaliser, la technologie du mesh - le nylon brodé des chaussures - n’étant pas alors tout à fait au point pour son concept de chaussure-chausson. Mon modèle de 2016 était une forme de rétro-design, de maniérisme de la chaussure, et je n’avais rien vu venir. Le temps, comme cela a souvent été remarqué, était devenu cyclique — le temps raccourci de la mode était une négation du temps. Ce que je regardais, par la petite fenêtre, ce n’était pas l’air invisible, mais plus invisible encore, ma propre adolescence.

Le transat Lafuma

J’ai acheté, cet été, un transat Lafuma — vous savez le genre de fauteuil assez laid qui épouse le corps comme les matelas en mousse d’Objectif Lune et qui procure, quand on les bascule brutalement en arrière, des sensations plus proches de l’apesanteur que d’une traversée de l’Atlantique en paquebot. Ce fauteuil et mes Nike partagent une propriété commune, une propriété pompidolienne : ils ne cachent rien de leur structure cachée et sont très explicites sur leur comportement physique. Ils hurlent qu’ils sont ingénieux, confortables et modernes. Quel est le monde caché, l’air du temps, l’époque invisible qui se dissimulent pourtant encore derrière cette toile tendue et ses charnières nues ? Si le fauteuil relax de Lafuma était une fenêtre, que verrait-on derrière ? Ce serait je crois une certaine idée de la France, une idée ancienne, obsolète, une idée trop moquée pour n’être pas déjà revenue à la mode. Le temps est cyclique, vous vous souvenez ? Ce fauteuil est à peu près le même que celui qu’on voit l’été au bord des routes du Tour de France. C’est un artefact archéologique directement sorti de ce grand camp de fouille où les français, l’été, aiment s’ensevelir. C’est un fauteuil de camping et je l’ai mis dans mon salon. C’était, pour tout avouer, surtout en raison du prix prohibitif du fauteuil que je convoitais vraiment, le Aeron Chair, le fauteuil officiel de la silicon Valley : une pure débauche d’ergonomie au service de la pire aberration esthétique qu’on n'ait jamais vu. La laideur devenue désirable. Retournement finalement assez courant et petit moteur à deux temps de nos époques à l’historicité si faible.

Le tertiaire, inspiration déco

Il y a vingt ans déjà qu’Habitat commercialise des lampes d’usine métalliques et des tables de salons à roues blanches pivotantes d’échafaudages industriels. Mais on commence à voir, aussi, des meubles à archives reconvertis en commodes : le tertiaire est déjà un nouveau territoire pour la nostalgie mobilière. Quelqu’un a probablement déjà transformé un photocopieur en mini bar. J’ai eu, il n’y a pas si longtemps, l’idée d’utiliser ma vieille collection de Minitel pour fabriquer une bibliothèque, sur le modèle de celle d’un ami survivaliste qui avait posé des étagères sur des boîtes de conserve de haricot géantes. Les choses semblent hésiter aujourd’hui entre deux modalités un peu extrêmes : l’apocalypse ou l’éternel retour. En termes moins grave, on pourrait opposer la dureté et la lucidité du constructivisme à la morne mollesse du kitsch et du décoratif. Ce que mettait à nue la bibliothèque de mon ami survivaliste, c’était son âme lui-même, un dispositif capable de produire des idées sophistiquées, à condition de recevoir, en input, des nutriments variés. Une boîte de conserve tous les 20 livres. Frugal, mais plutôt démonstratif. Démonstratif comme la fenêtre de mes Nike. Être survivaliste, c’est considérer que l’histoire est quelque chose qui ne se résume pas à la fonction dérivée de nos choix individuels devant un catalogue Ikéa, mais réside dans quelque chose de plus coriace, obéit à des lois plus cruelles, des lois évidemment tragiques qui l’empêche de se répéter … ou qui la font se répéter toujours : l’apocalypse, métallisée et cylindrique, devenue un élément de décor. Il est difficile, en l’état, de tenir une position esthétique forte, si même les positions éthiques les plus fermes aboutissent à des choix d’étagères, si la frugalité préhistorique finit en éléments de confort et si les musées d’art contemporain sont devenus des prototypes de chaussures.

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