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Kazuo Ishiguro reçoit le prix Nobel de Littérature 2017 / Écureuil roux / Écureuil gris

Les écureuils roux, les gris, et un écrivain nommé Ishiguro

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Les histoires peuvent divertir, instruire et parfois expliquer le monde, mais pour moi, elles expriment essentiellement des sentiments. Elles en appellent à ce que nous avons en commun, en tant qu’être humains.

Kazuo Ishiguro reçoit le prix Nobel de Littérature 2017 / Écureuil roux / Écureuil gris
Kazuo Ishiguro reçoit le prix Nobel de Littérature 2017 / Écureuil roux / Écureuil gris Crédits : JONAS EKSTRÖMER / Andrzej Barabasz (Wikicommons) / BirdPhotos.com (Wikicommons) - AFP

C’est une histoire qui vient de chez nos ex, comme on dit dans les journaux en commentant ce qu’on nomme le grand divorce. Une histoire anglaise, donc. Une histoire écologique, politique, et bizarre. 

Je rappelle les faits, m’inspirant d’un article paru dans le Guardian et repris dans la revue Books. En 2010, une femme nommée Julia Bailey découvre que les écureuils roux qui fréquentent son jardin sont tombés malades, victimes d’un écureuil étranger, un écureuil d’origine américaine, le petit gris que nous connaissons tous, potelé et insolent.

Notons en passant que cet écureuil gris aux grands yeux en amande est le modèle de Tic et Tac, Chip and Dale en version originale, les célèbres duettistes de Walt Disney. Il n’est pas si haïssable que la propagande veut le faire croire.

Mais Julia Bailey n’en a rien à faire de Disney et de ses Chip and Dale. Elle veut venger ses écureuils roux. Elle rejoint un groupe de militants de sa région, le Cumbria, là-haut, tout en haut, à la frontière écossaise, autour du Lake district. Et depuis, munie de son fusil à air comprimé, elle dézingue des écureuils gris. Elle en est à 469.

Le journaliste décrit la passion de Julia, sa maison où tout est dédié aux écureuils roux, mugs à leur image, assiettes ornées d’écureuils, statuettes avec queue rousse et touffue, horloge en forme d’écureuil. Il ajoute un détail plutôt glaçant : un congélateur rempli de cuissots d’écureuils gris. Chez les Bailey, on raffole du curry d’écureuil gris.

Il faut repousser l’envahisseur et sauver les roux, telle est la mission que se sont fixés des milliers d’Anglais réunis sous la bannière "Écureuils Roux Réunis". Red Squirrels United.  Les Écossais font de même. Evidemment, il y a des gens qui sont contre. Des gens qu’horrifie cette croisade, des personnes qui s’interrogent sur les justifications écologiques discutables de ces chasses et mettent en évidence leurs relents xénophobes. 

La guerre a commencé il y a des décennies. Au début, on a cru que les écureuils roux disparaissaient parce que les gris étaient mieux adaptés, plus costauds, puis on a découvert un virus, dont les gris étaient des porteurs sains. Alors certains proposent de vacciner les écureuils roux. De trouver d’autres solutions pour les protéger. Stériliser les gris, par exemple, ou importer des martres. 

Non. À mort ! Il faut ce qu’il faut, rétorquent les chasseurs. Il faut éradiquer une bonne fois pour toute ces salopards d’écureuils gris. Ce qui est fascinant ce sont les méthodes inventées par les humains pour tuer. Je veux dire défendre les faibles et fragiles écureuils roux bien de chez nous.  

Je passe sur les pièges, les poisons, les poudres, les filets. Il y a aussi les caméras thermiques, les matraques, l’euthanasie par choc crânien, les fusils à pompe. Inutile de dire que toutes ces réjouissances ont bien des chances d’attirer divers psychopathes.  C’est d’autant plus fascinant que d’autres tentatives d’éradication ont eu lieu par le passé, et que cela ne marche jamais.

Je me demande ce qu’en penserait Kazuo Ishiguro, qui a discrètement prononcé vendredi dernier son discours devant l’assemblée des Nobel. Sa douceur et sa rigueur de Kafka anglo-japonais en font un écrivain consolant entre tous. Il ressemble à Jane Austen a noté quelqu’un.

Il a  dit ceci que je trouve magnifique :

je résume mon travail, une personne écrit dans une pièce tranquille, et essaie d’entrer en contact avec une autre, qui lit, ailleurs, dans une autre pièce tranquille, ou peut-être pas si tranquille que ça. 

Les histoires peuvent divertir, instruire et parfois expliquer le monde, mais pour moi, elles expriment essentiellement des sentiments. Elles en appellent à ce que nous avons en commun, en tant qu’être humains. 

Geneviève Brisac

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