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Des migrants venus de Tripoli, arrivent sur les côtes de Garabulli, le 16 décembre 2017.

La raison, la frontière, et deux vers de Yeats, répété par Seamus Heaney

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Mal-documentés, c’est le nouveau mot pour sans-papiers. Il y a aussi les dublinés. Encore un mot ubuesque pour dire l’accueil indigne, les pièges administratifs, les mois de rétention.

Des migrants venus de Tripoli, arrivent sur les côtes de Garabulli, le 16 décembre 2017.
Des migrants venus de Tripoli, arrivent sur les côtes de Garabulli, le 16 décembre 2017. Crédits : Mahmud TURKIA - AFP

      Le philosophe Jean-Toussaint Desanti raconte que le 16 juillet 1942 il marchait dans Paris quand il a vu des policiers français entasser dans les autobus de la RATP des femmes, des hommes, des enfants portant l’étoile. C’était la rafle du Vel d’Hiv.  

Sans réfléchir, sans hésiter, il a traversé la ville pour aller chercher son revolver laissé chez un ami. Parce qu’il y a des choses qu’on ne peut pas laisser faire.

C’est aussi ce que disaient les habitants du Chambon-sur-Lignon où furent cachées tant de familles juives. Quand on leur demandait pourquoi ils avaient pris ces risques immenses, pour des gens qu’ils ne connaissaient pas, des étrangers souvent. Ils grommelaient avec agacement qu’il y a des choses qu’on ne peut pas laisser faire.

C’est ce qu’ont exprimé avec force il y a une semaine les associations de lutte contre l’exclusion, la CIMADE, Emmaüs, le Secours Catholique et Amnesty, comme les médecins de MDM et MSF, en découvrant une circulaire par laquelle le ministre Gérard Collomb décidait d’instaurer le tri des étrangers dans les centres d’hébergement.

L’accueil inconditionnel des personnes en détresse est la règle de base de nos foyers, ont-ils rappelé. Ils ont dit aussi qu’ils s’opposeraient par la force à toute descente de police, à toute intrusion. Ils ont claqué la porte.

Il y a des choses qu’on ne peut pas laisser faire.

Faire irruption dans des foyers, donner des coups de pieds à des adolescents épuisés et qui dorment. Lacérer des tentes. Jeter aux ordures des duvets, comme à Calais. Voler aux réfugiés leurs couvertures comme à Paris. Disperser, effrayer, menacer ceux qui ont déjà pris tant de risques, manqué se noyer, être capturés, brutalisés, sur des chemins pleins d’embûches qu’on ne peut plus ignorer, telles sont les consignes. 

Leur pourrir la vie, lit-on dans les journaux.

Comme si elle ne l’était pas, pourrie.

On est loin des promesses de notre président, dont les mots résonnent encore à mes oreilles. L’honneur de la France est d’accueillir les réfugiés. Plus personne ne dormira dans la rue, ni dans les bois. 

Il y a des choses qu’on ne peut pas laisser faire. C’est ce que disent les gens de la vallée de la Roya qui aident des exilés à franchir la frontière italienne. C’est ce que disent les guides de montagne de la vallée de la Clarée, à côté de Briançon.

Le col de l’Echelle est un piège mortel pour les jeunes Africains qui s’y aventurent.

Des jeunes gens aux pieds nus vont mourir victimes de la montagne, de la faim et du froid, des crevasses, de la nuit noire et glacée. Victimes de la fermeture des frontières, de la violence des frontières, de la violence des Etats. 

Il y a des choses qu’on ne peut pas laisser faire. Même si le prix à payer est élevé.  Car les condamnations pleuvent depuis des mois maintenant sur les marins, les pêcheurs, les paysans, les montagnards, les retraitées, les militants de toutes sortes qui osent porter secours à des personnes en grand danger. 

Comme Cédric Herrou, ce cultivateur qui a accueilli et nourri des centaines d’étrangers en détresse, qui arrivaient d’Erythrée et du Soudan. 

Comme Martine Landry, une responsable d’Amnesty International, poursuivie pour avoir marché avec deux adolescents guinéens à travers la frontière entre l’Italie et la France.

Face à ces consciences claires, à ces personnes d’honneur,on trouve de nouveaux mots pour obscurcir la réalité. 

J’entends parler des mal-documentés, comme on dit des malentendants.  Mal-documentés, c’est le nouveau mot pour sans-papiers. Il y a aussi les dublinés. Encore un mot ubuesque pour dire l’accueil indigne, les pièges administratifs, les mois de rétention.

Car telles sont les contorsions verbales d’une politique d’expulsion cruelle et à courte vue, qui sera, comme les autres, un échec, et un déshonneur.

À quoi on ne saurait opposer que notre commune nature compatissante, ce qui nous fait de nous des humains. 

Marchons sur l’air contre toute logique, a écrit Seamus Heaney.

Il y a

Davantage de substance dans nos inimitiés

Que dans nos amours ; O abeilles

Venez construire dans la maison vide de l’étourneau.

C’est très vrai.

Geneviève Brisac

Intervenants
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