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Le Ministre de l’Education Jean Zay, jouant avec sa fille, en juin 1939. Jean Zay a été assassiné par la milice française pendant la seconde Guerre mondiale, le 20 juin 1944.

Les garçons, les filles, et Jean Zay

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La confiance en soi, c’est l’essentiel : ça consiste à pas surestimer les autres, qui sont aussi nuls, inquiets, incertains, stupides et paresseux que nous.

Le Ministre de l’Education Jean Zay, jouant avec sa fille, en juin 1939. Jean Zay a été assassiné par la milice française pendant la seconde Guerre mondiale, le 20 juin 1944.
Le Ministre de l’Education Jean Zay, jouant avec sa fille, en juin 1939. Jean Zay a été assassiné par la milice française pendant la seconde Guerre mondiale, le 20 juin 1944. Crédits : FRANCE PRESSE VOIR - AFP

La semaine dernière je me suis rendue à Orléans pour rencontrer des étudiants. Pourtant, contrairement à Aurélien Bellanger qui le racontait la semaine dernière, et malgré le soleil magnifique qui faisait vibrer la Loire de mille feux, je n’y suis pas allée en vélo, mais en train.

La professeure, une jeune femme têtue et timide, m’a présentée. Ils m’ont bien accueillie. Ils étaient, elles étaient vifs, charmants, passionnants. J’ai parlé de notre époque frileuse, dont je suis une digne représentante, et de Doris Lessing, qu’ils ne connaissaient pas. Mais j’étais venue pour évoquer surtout les années soixante-dix, que nous ne cessons de revisiter, tout en ayant le sentiment qu’elles sont à des années-lumière et ne cessent de s’éloigner. Étrange sentiment de balançoire historique. 

C’est ce qu’ils voulaient : en savoir plus sur ces années soixante-dix, le temps où l’on croyait pouvoir agir sur le monde et le changer. Nous ne sommes rien, soyons tout. Je ne sais plus comment on en est arrivé là, mais on a parlé de misogynie.

Cette misogynie, elle est presque invisible à l’école. L’égalité règne plus ou moins entre les filles et les garçons. Ce qui compte, c’est apprendre, apprendre à apprendre, apprendre à penser.  Enfin il me semble. C’est trompeur. C’est ensuite que les filles tombent de haut.  Leurs salaires suivent le même chemin. Elles croyaient que c’était normal, l’égalité, la parole partagée, les amitiés mixtes, la vie mixte. Mais pas du tout. Enfin pas partout, loin de là.

Parce que ce qui compte désormais ce n’est plus le travail, l’assiduité, l’intelligence, mais la confiance en soi, l’agressivité, le bluff. J’irai jusqu’à utiliser le mot arrogance. Une manière de savoir se mettre en avant ( en avant de qui, de quoi, c’est une autre affaire) 

La confiance en soi, c’est l’essentiel : ça consiste à pas surestimer les autres, qui sont aussi nuls, inquiets, incertains, stupides et paresseux que nous.

Lessing et Woolf l’ont écrit : la plupart des hommes ont besoin que la plupart des femmes leur tendent un miroir agrandissant et embellissant, et, gentiment, elles en ont pris l’habitude. En échange de ce tendu de miroir paradoxal, les garçons leur accordent un regard quand ils ont le temps. Une caresse sur la joue. Ou plus.  C’est un autre sujet. D’où ça vient la confiance en soi, that is the question mon cher Hamlet.

Je crois que cela vient du regard des pères sur les filles. C’est ce que j’ai pensé ce jour-là à Orléans en rencontrant deux femmes extraordinaires, Catherine et Hélène Zay. Les filles de Jean Zay. Jean Zay, voisin de prison de Léon Blum, à Riom, qui savait, dit-on, faire pousser les roses et les radis dans la minuscule cour de la prison, et ses filles venaient le voir. Elles étaient bien petites. Elles m’ont montré des photos de leur père, qui fut ministre de l’éducation et des beaux-arts à trente ans, un homme lumineux, d’une tendre intrépidité, l’inventeur du CNRS et du festival de Cannes. Il a été assassiné en 1944 par la Milice.  Je regarde les photos : ce père et elles deux, dans la cour de la prison. Et le regard qu’il porte sur elles, rempli d’amour et de confiance me subjugue. 

Alors, garde alternée ou pas, amis, vous qui êtes pères, ne mangez pas l’enfant dont vous aimez la mère, disait Hugo, ou plutôt, écoutez et regardez vos filles, regardez et écoutez-les vraiment, Alors rien ne saura les entraver. Leur confiance en elles est un des derniers atouts d’une humanité en grand danger. Une humanité de filles et de garçons confiants en eux-mêmes et en l’autre.

Geneviève Brisac

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