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Hygiene dentaire: trois brosses a dents en plastique

Des brosses à dents

3 min
À retrouver dans l'émission

Le métier le plus triste du monde est celui de fabricant de brosses à dents

Hygiene dentaire: trois brosses a dents en plastique
Hygiene dentaire: trois brosses a dents en plastique Crédits : ©Bianchetti/Leemage - AFP

J’ai longtemps pensé, je ne sais pas pourquoi, que le métier le plus triste du monde était celui de fabricant de brosses à dents. Je me disais : les pauvres, ils n’ont que ça à vendre, et j’avais, très sincèrement, un peu pitié d’eux, comme on pouvait avoir pitié des colporteurs quand les grands magasins sont apparus. Je voyais bien les efforts qu’ils faisaient pour m’impressionner, mais je me demandais si ce n’était pas surtout pour s’impressionner eux-même, un peu honteux, au fond, d’avoir choisi cette filière obscure, pleine de bactéries, d’humidité et sans vraiment d’innovations possibles. La forme de l’objet avait en effet été fixée une fois pour toute au néolithique. Les publicités qu’on voyait à la télé montraient pourtant ostensiblement l’inverse. Elles fonctionnaient toutes sur le même principe : un chercheur en blouse blanche dessinait sur son écran un modèle révolutionnaire, plus affûté qu’un missile air-sol, qu’une animation 3D montrait aussitôt en fonctionnement dans une bouche imaginaire, remplie de recoins labyrinthiques et de bactéries aussi jaunes que des pac-gommes. De fait, l’hygiène bucco-dentaire oscillait entre ces deux modalités : c’était une guerre impitoyable contre les caries et la plaque dentaire, en même temps qu’un jeu — le brossage devait rester aussi ludique qu’une partie de Pac-Man.

L'âge moderne de la brosse à dents

Si la Guerre du Golfe avait bien eu lieu, c’était à l’intérieur de notre bouche. Tout avait en effet basculé en 1990 avec le modèle que Starck avait dessiné pour Fluocaril. Alors que la modernité s’était jusque-là concentrée dans la pâte dentifrice — Fluoryl, le grand concurrent de Fluocaril, avait ainsi demandé à Roger Tallon, le starck des Trentes Glorieuses de dessiner ses tubes — la brosse à dents venait enfin d’entrer dans l’âge moderne. Acheter une brosse à dents, dans les années 90, c’était une aventure exaltante. Chaque mois de nouveaux modèles sortaient, chaque mois une innovation en chassait une autre. Il y a eu, en deux temps, la révolution des têtes pivotantes, d’abord de haut-en-bas, puis de droite à gauche : quatre degrés de liberté, deux de plus en comptant les mouvements du bras — les dentistes la détestaient déjà. Il y a eu, aussitôt après, la révolution de l’ergonomie, avec des manches de plus en plus gros, et renforcés en silicone crénelé, particulièrement adhérent, même pour des mains mouillées. On a équipé, aussi, les manches de ventouses, pour rendre les verres à dents obsolètes. On s’est enfin attaqué à la structure de la tête, d’abord en disposant, sur sa partie lisse, des crêtes destinées au nettoyage de la langue, puis en modifiant la structure des poils pour démultiplier l’efficacité du brossage : on a ainsi fait varier leurs longueurs, et souligné cela en leur donnant des couleurs distinctives ; on les a implanté de façon oblique, on a modifié leur microstructure pour les rendre plus abrasifs, on a introduit des vagues de silicone entre eux pour un nettoyage complet de l’émail.

Le secteur de la brosse à dents n'est pas schumpeterien

Je ne parle pas, volontairement, de cette hérésie écologique que constituent les brosses à dents électriques. Bien sûr, cette nouvelle révolution m’inquiète. Le dernier fabricant français de brosses à dents traditionnelles se cache dans la vallée du Thérain, entre Beauvais et Creil, là où Flaubert avait placé la fabrique de Monsieur Arnoux, dans L’éducation sentimentale, et je n’aimerais pas occuper la place de directeur de la stratégie du groupe. Mais ma tristesse, envers cette industrie, est plus générale, et tient, après vingt années d’observation, à la découverte d’une anomalie dans le monde si ostensiblement progressiste de la brosse à dents. J’ai vu beaucoup trop d’innovations révolutionnaires disparaître. J’ai connu le déclin des têtes pivotantes. J’ai connu le retrait des vagues de silicone. Et je crois comprendre quelque chose, devant le mur du temps de mon supermarché, devant le show-room des innovations innombrables de l’âge d’or de l’hygiène bucco-dentaire : une brosse à dents peut supporter, au maximum, deux ou trois innovations. Au delà, elles deviendraient commercialement inintelligibles. Le progrès, en réalité, n’est pas ici cumulatif. Le secteur de la brosse à dents n’est pas aussi schumpeterien qu’il y paraît : la création destructrice à l’oeuvre ici mène en fait à une stagnation vertigineuse, et ce qui ressemble, de loin, à la chute d’un objet dans le temps, à son amélioration perpétuelle, est en fait un pur phénomène d’immobilité stromboscopique. C’est nous, avec nos manches d’ADN plus plastiques, qui évoluons autour d’elles, qui perdons peu à peu l’usage de nos dents de sagesse et qui verrons un jour nos canines disparaître, c’est nous qui sommes entraînés, à leur place, dans le cycle infini d’une obsolescence programmée.

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