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L'Orient-Express, le 1er janvier 1983, en Turquie.

Les trains, les écrivains et Italo Svevo

3 min
À retrouver dans l'émission

L’écrivain moderne, on ne le dit pas assez, est un nomade.

L'Orient-Express, le 1er janvier 1983, en Turquie.
L'Orient-Express, le 1er janvier 1983, en Turquie. Crédits : Wolfgang Kaehler/LightRocket - Getty

Les écrivains quand ils se croisent, parlent volontiers, comme tout un chacun, de bugs informatiques, d’écrans brouillés, de textes anéantis. Les menaces qui pèsent sur nous sont innombrables. Et nous comprenons sans peine que cela ne va pas s’arranger. Mais bien plus souvent encore, il faut avouer que nous parlons de gares, de trains, de changements accablants, de pannes inoubliables, de marches nocturnes le long des rails.

Nous faisons assaut de malheurs :  celui-ci  échoua dix heures à Libourne, celui-là se prévaut de quinze heures entre Montpellier et Valence,  je connais des naufragés de Marseille, des qui restèrent en rade à la Rochelle, ou furent abandonnés à Lisieux.

Car l’écrivain moderne, on ne le dit pas assez, est un  nomade. Cent fois l’an, le voici rendu dans une librairie de montagne, une médiathèque au bord d’une forêt, une école rurale. Parfois en bord de mer.  Et bien plus souvent encore, nous le retrouvons entouré de ses collègues, dans un des très très très nombreux salons qui ponctuent la vie littéraire de notre beau pays.

Je cite, rien que pour Décembre : Brassac les mines, Sarlat, Grasse, La Baule, Montigny les Cormeilles, Uzerche, Vic le Comte, Maringues, Soligny, Villebois-la-Valette, liste non exhaustive, et c’est probablement le mois le plus pauvre en manifestations.  Car quand approche la trêve des confiseurs, les écrivains rentrent chez eux pour décorer le sapin. Comme tout un chacun. Mais nous n’y sommes pas encore. 

Donc l’écrivain prend sa besace, sa mini-valise à roulettes,  son ordinateur, un livre, un pyjama. Le voici en route pour une bonne journée de dédicaces et débats, avant une nuit paisible à l’hôtel Ibis. Pour se donner du courage, et se rappeler qu’il est du bâtiment, il se récite une page de à l’ombre des jeunes filles en fleurs qu’il connaît par cœur : 

Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s'évertuent sans avancer.

Cela lui adoucit le cœur, ces œufs durs, ces barques qui n’avancent pas, ces petits nuages roses, car l’écrivain en déplacement se sent misérable. Il a froid, il a faim, il a sommeil, comme un enfant perdu. Il sent la grande aile du néant qui le frôle. 

Et s’il est une femme, encore plus. Elle se raccroche en pensée aux couloirs lambrissés de l’Orient-Express, filmé par Sydney Lumet, elle rêve aux décors de Sissi impératrice, elle s’imagine dans un compartiment sublime extrait des Voyages avec ma Tante de George Cukor. Elle dodeline de la tête en rêvassant à des petites lampes dorées Lalique.

Le malheur, c’est que les trains ne sont plus ce qu’ils étaient. Ils ont les caténaires fragiles comme des veines de centenaires, sensibles au chaud et encore plus au froid,  ils ont des embranchements particuliers, des aiguillages fautifs, de la très très très grande vitesse, des tarifs à la tête du client , des sièges mauves, de la climatisation toxique, et des menus boco. Ils ont perdu leur poésie avec leur ponctualité, c’est ce qui fait souffrir l’écrivain qui rêve de transsibérien.

Et Svevo, alors, on l’a perdu en route ? Pas du tout. Svevo guetteur de chagrin, met le doigt sur l’essentiel, comme toujours. Il faudrait pouvoir se voir voyager soi-même, dit-il.  Le plaisir du voyage serait tout autre si l’on pouvait voir le train traverser la campagne comme un serpent rapide et silencieux. Voir la campagne, le train et soi-même en même temps nous réconcilierait avec les aléas des transports contemporains. 

Geneviève Brisac

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