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Des investigateurs de la National Transportation Safety Board (NTSB) inspectent les débris d’une capsule spatiale du Virgin Galactic 2, près de Cantil en Californie, le 1er novembre 2014.

Relevé d’empreintes

3 min
À retrouver dans l'émission

Le manuscrit est plein de coquilles et d’entités spectrales mais cette technologie, appelée l’Histoire, n’en est peut-être qu’au stade du développement.

Des investigateurs de la National Transportation Safety Board (NTSB) inspectent les débris d’une capsule spatiale du Virgin Galactic 2, près de Cantil en Californie, le 1er novembre 2014.
Des investigateurs de la National Transportation Safety Board (NTSB) inspectent les débris d’une capsule spatiale du Virgin Galactic 2, près de Cantil en Californie, le 1er novembre 2014. Crédits : David Mcnew - Reuters

Dans le documentaire sur Gutenberg qu’Arte a diffusé samedi, il y avait cette histoire très belle, qui montrait comment des chercheurs avaient réussi à reconstituer toute sa machine à partir d’une empreinte accidentelle, celle d’un caractère qui était sorti de son rang et dont la forme s’est retrouvée imprimée, à la place de la lettre, sur la page d’un livre. En traitant cette empreinte comme un dessin technique, des chercheurs ont pu réaliser une impression 3D de la pièce, et imaginer comment elle pouvait s’insérer dans l’ensemble disparu. On hésite un peu à qualifier l’opération. Un chercheur parle d’archéologie, mais on pourrait tout aussi bien parler de paléontologie. On a retrouvé l’empreinte d’une dent, et on tente d’apercevoir, comme à travers un prisme, la bête disparue — la bête pouvant être la machine de Gutenberg, pour les historiens les plus prudents, ou bien la Renaissance ou la Réforme, pour les spécialistes de l’histoire des mentalités, voire carrément, pour les plus spéculatifs, la Modernité toute entière. J’ai coupé l’émission au moment où Tim Berners-Lee, l’inventeur des balises HTML, autre caractère primitif d’une autre révolution, est apparu, en me demandant quelles empreintes celles-ci avaient pu laisser dans son ordinateur, un élégant NeXTcube noir.

L'imprimerie, aventure périlleuse

Je suis tombé, entre temps, sur une histoire beaucoup plus triste, celle d’un manuscrit retrouvé enterré, près du crématoire III d’Auschwitz, en 1980. Le texte était resté jusque-là illisible à plus de 90%. On savait seulement qu’il était écrit en grec, à la différence des autres témoignages laissés par les membres des Sonderkommandos, écrits en yiddish. Après un an de travail, un jeune chercheur russe a réussi, en utilisant les moyens optiques sophistiqués de l’analyse multisprectrale, à rendre la quasi totalité du document lisible. Le documentaire sur Gutenberg montrait à quel point l’invention de l’imprimerie avait été une aventure industrielle périlleuse. Il est cruel de se dire qu’un demi-millénaire plus tard, l’espoir de l’humanité ait pu, ainsi, reposer sur la capacité surhumaine qu’a trouvé un homme, Marcel Nadjari, détenu au pire endroit du monde et assigné à la tâche la plus monstrueuse qu’on puisse imaginer, à assembler à son tour des caractères qui nous apparaissent aussi précieux que ceux de la première bible imprimée. Les deux textes, de façon absurde, se répondent. Il apparaît en tout cas logique qu’on ait déployé, dans les deux cas, des moyens techniques exceptionnels pour déchiffrer le message, analyser l’empreinte. Ce qu’on a appelé l’humanisme se trouve dans les deux cas réduit à son expression la plus minimale, celle d’un commencement, là-bas, celle de sa fin brutale, ici, ou de sa survie au milieu des cendres.

Une bombe à Eureka

Il y a une trentaine d’année, une bétonneuse faisait une sortie de route, entre Phoenix et Tucson, en Arizona, et finissait dans un champ. Le béton, en séchant, avait empêché qu’on déplace la toupie, et on s’était contenté de démanteler le reste du camion, laissant celle-ci à l’état de fossile énigmatique. Un artiste, récemment, s’est amusé, en peignant la chose et en lui adjoignant des sangles de parachute, à transformer l’objet en capsule spatiale. C’est devenu le trompe-l’oeil le plus célèbre d’Amérique, une exaltation naïve de l’âge d’or de la conquête spatiale. Ce monument d'ingéniosité humaine possède lui aussi sa réplique sombre. Le 24 janvier 1961 un B-52 s’écrasait, avec ses deux bombes thermonucléaires, près de Goldsboro, en Caroline du Nord. Le mécanisme de mise à feu de l’une des deux bombes s’est presque complètement déclenché, conduisant son parachute à s’ouvrir, et la bombe à atterrir doucement dans un champ de coton, après que celui-ci se soit pris aux branches d’un arbre. L’autre bombe, restée inerte, a foncé tout droit dans le sol, et après des semaines à essayer de l’extraire et à la désarmer, il a été décidé de la laisser là, avec la plupart de ses matériaux fissibles. L’armée s’est portée acquéreuse du site et on a édifié, dans le village voisin, une petit monument commémoratif en hommage aux aviateurs tués. La bombe, ou ce qu’il en reste, son empreinte invisible dans la terre agricole, disparaît progressivement de la mémoire commune. Mais le village, de façon redoutablement comique s’appelle Eureka. Ce qui laisse un bel espoir de résurrection au plutonium oublié. Mais le pire n’est pas le plus probable et je ne conclurais pas de ces quelques relevés d’empreintes aléatoires à une trajectoire certaine pour l’humanité. Le manuscrit est plein de coquilles et d’entités spectrales mais cette technologie, appelé l’Histoire, n’en est peut-être qu’au stade du développement.

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