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"Le tunnel de Chihiro", à Saint-Dié-des-Vosges

La géographie

4 min
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L’Est, pour moi, c’était le tiers-monde de l’Allemagne et Saint-Dié s’annonçait dingue.

"Le tunnel de Chihiro", à Saint-Dié-des-Vosges
"Le tunnel de Chihiro", à Saint-Dié-des-Vosges Crédits : Aurélien Bellanger

J’étais dimanche au Festival International de la Géographie de Saint-Dié-des-Vosges. C’était la deuxième fois que j’y allais.

La dévoration de la terre

Je me souviens d’une discussion éclairante, dans le taxi, il y a trois ans, avec un spécialiste du Japon qui m’avait parlé du concept, dont je n’ai jamais trouvé le nom, de dévoration de la terre — une version japonaise et géographique de l’hybris. La route remontait alors une vallée sombre et on croisait des camions qui transportaient des grumes, des camions dont la structure elle-même, au lieu d’être mécanique, était remplacée par ces troncs d’arbre qui assuraient la liaison entre la cabine et le train arrière. Pour moi, né dans l'Ouest modéré de la France, les Vosges , je m’en étais rendu compte ce jour-là, c’était encore plus dingue que le Japon : c’était la France avec plus rien de familier. J’avais vu d’ailleurs mes certitudes géographiques décroître progressivement dans le train, et s’effondrer d’un coup après la correspondance à Nancy. La Champagne et la Lorraine, ça allait encore, c’était la Beauce avec des pentes, la Bourgogne en plus large. Après Nancy, c’était un autre monde, comme à la sortie du tunnel dans le Voyage de Chihiro : un pont canal, des usines fermées, Baccarat écrit avec un T. Il n’y a avait pas de T, à l’arrière de la R25 Baccara, ce sommet de l’élégance automobile française des années 80. L’Est, pour moi, c’était le tiers-monde de l’Allemagne et Saint-Dié s’annonçait dingue. J’avais adoré l’endroit. J’étais allé voir l’usine dessinée par Le Corbusier et j’étais monté, à travers un lotissement construit en piémont, jusqu’au belvédère de la Roche des Fées, puis j’étais descendu pour acheter des cartes, parler d’aménagement du territoire, dédicacer des livres. J’avais escaladé, aussi, la pagode futuriste d’où on pouvait apercevoir la ligne bleue des Vosges, et qui aurait été jadis installée, même si personne ne s’en souvient, dans le Jardin de Tuileries pour le bicentenaire de la Révolution. Plus qu’un festival de géographie, Saint-Dié c’était pour moi un concentré de géographie, presque moins qu’une ville réelle qu’un TD de géographie fonctionnel et complet. Un festival, c’est plus chic qu’un salon. A un festival, on réfléchit au monde, dans un salon, on boit des coups, on ramasse des goodies, on s’abrutit un peu. On passe de stand en stand en mode dévoration de l’espace.

Le tunnel de Chihiro

Dimanche, je faisais l’aller-retour dans la journée, et comme je n’avais qu’une conférence, je me suis mis en mode salon, en mode déprédation géographique. À peine sorti de la gare, j’ai levé les yeux, pour trouver un truc à faire. Il y avait, juste derrière la gare, une belle colline boisée au sommet de laquelle j’ai cru distinguer deux rochers en grès rouge reliés par une passerelle. J’ai foncé. Un peu trop vite, d’ailleurs, j’ai pris à gauche et, la passerelle piétonne étant fermée, j’ai dû longer un boulevard, bordé de concessionnaires automobiles, sur plus d’un kilomètre avant de pouvoir traverser les rails. Puis j’ai dû repartir dans l’autre sens pour passer sous une voie rapide. Ça commençait à devenir vraiment excitant, d’un point de vue géographique. Surtout au moment où un panneau de randonnée à confirmé l’existence de mes rochers. Le tunnel de Chihiro était même présent, en tôle et de forme ogivale : il permettait, justement, de franchir la voie rapide. J’ai rapidement atteint les grès aménagés, d’où j’ai écrit ce texte, en contemplant tout Saint-Dié, euphorique. Ce qui me plaît le plus, dans la géographie, ce sont ces moments, ces raccourcis brusques qui donne accès à l’écorce terrestre ou au grand paysage humain, et qui sont comme des percées sur les mécanismes du monde. Il faut parfois creuser et atteindre ses fonds brumeux, comme dans les rouages primitifs du chaos horloger du gouffre de Huelgoat en Bretagne, il faut parfois monter à travers les sapins par une sente boueuse, mais l’expérience est toujours la même — une expérience qui consiste, toujours, à localiser la Terre. Saint-Dié, dimanche dernier, ce n’était pas un festival de géographie, c’était la géographie elle-même. Et j’ai eu l’impression, depuis mon promontoire aménagé de grès rose, qu’elle s’écrivait toute seule. Novalis disait que la géologie c’était l’autobiographie de la terre. À l'heure de l'anthropocène, il semble que ce rôle aille plutôt à la géographie.

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