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Annie Dillard dans son atelier d'écriture

Le Parisien, les enfants et Annie Dillard

3 min
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Je lisais le Parisien et soudain je me suis aperçue que je ne comprenais rien à ce qui était écrit. Il ressortait de l’énorme étude, que les enfants savent lire, oui, mais qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils lisent.

Annie Dillard dans son atelier d'écriture
Annie Dillard dans son atelier d'écriture Crédits : Richard Howard/The LIFE Images Collection - Getty

Je me suis réfugiée dans mon café habituel. Le coin près de la fenêtre était libre. Je voyais derrière la vitre les dernières feuilles tourbillonner en direction du macadam mouillé, j’avais le moral dans les chaussettes. Comme mes voisins, j’ai ouvert mon Parisien. L’unique Libé est toujours pris, et je ne comprends rien au Figaro.

La Une signalait que les petits Français ne savent pas lire. Nous en avons déjà parlé ce matin et, bien que ce sujet m’inspire particulièrement, je ne vais pas radoter sur la lecture syllabique, qu’il faudrait paraît-il rétablir bien qu’elle soit tout à fait en vigueur, et la lecture globale que tout le monde déteste, Panurge pas mort. Je pense à peu près le contraire, et que personne ne sait de quoi il parle. 

Je veux quand même ajouter ma petite pierre à l’édifice, peut-être polémiquer un peu. Très peu. Juste pour le plaisir. En tant que remplaçante d’Aurélien Bellanger, ce serait bien que je me fasse remarquer avant de rendre mon tablier. On est déjà mercredi. Et puis la lecture des enfants, c’est mon domaine de compétence, enfin, ça l’était. 

Bref, je lisais le Parisien et soudain je me suis aperçue que je ne comprenais rien à ce qui était écrit. Il ressortait de l’énorme étude, que les enfants savent lire, oui, mais qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils lisent. Non. Sauf si on leur lit. Si on met le ton, donc.  Sinon, ils n’entendent pas ce qui est écrit. Ils ne mettent pas le son, dans leur tête. Car il s’agit bien d’entendre. 

Autrefois on disait lire dans sa tête. Silencieusement en articulant les mots, et les phrases, un par un, une par une, mais dans sa tête. En éprouvant des sensations liées à leur forme, leur couleur, leur chaleur. Leur sens.Première hypothèse, que j’étais en train de tester scientifiquement sur moi-même. Ils ne comprennent rien à ce qu’ils lisent parce que c’est incompréhensible. Ou parce qu’il n’y a rien à comprendre. Ou parce qu’ils croient lire, mais qu’en réalité, tout comme moi lisant les interviews de Sylvain, Corinne, Christelle et Cédric, qui taclent les instits laxistes, le zapping généralisé et les fautes d’orthographe de leurs voisins de palier, ils pensent à autre chose. Leur esprit a quitté la feuille mal imprimée. Leurs yeux parcourent les lignes, glissent sur les lignes, qui se mélangent. Zapping laxiste, fautes d’instits, orthographe généralisée. 

Christain et Sylvelle, c’est qui déjà ? Comme souvent la question n’est pas du pourquoi, mais du comment. Que fait-on quand on lit ? Cela m’ennuie d’employer ce verbe faire, dont notre gouvernement abuse d’une manière probablement contagieuse. Je n’en vois pas d’autre, pour le moment. Et puis c’est le cœur du problème, Quand on lit, on a l’air de ne rien faire. On est à l’intérieur de soi, dans sa cabane à l’abri des regards, de la surveillance. Libre. On rit tout seul. On fait sa petite tambouille.  Lisant, on lie les choses entre elles. Cela s’appelle, bêtement, penser. Lier, relier, associer.  Posons le problème autrement. Pourquoi lisons-nous, demandait Annie Dillard, une merveilleuse essayiste, un prix Pulitzer beaucoup trop mal connue. Pourquoi lisons-nous ?

Dans l’espoir d’une vie plus dense, de journées plus vastes.

    J’adore cette réponse. Je suis sûre de sûr que personne ne peut résister à cet appel, cet appel de la forêt, cet appel du sens. Cet appel du large.Quand ce que tu lis est passionnant, élève de quatrième réputée illettrée, alors les phrases qui dansaient devant tes yeux n’ont plus l’air d’être un jugement d’instance, une notice d’électro-ménager, un contrat d’assurance, ou un courrier de pôle emploi, mais une source de vie, un puits de lumière, une source de fierté aussi, la fierté d’appartenir à cette fichue engeance, l’humanité. Un truc à partager.  

Geneviève Brisac

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