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Portrait de Virginia Woolf (1882-1941), femme de lettres anglaise - dessin de Ewa KLOS

Lettres d’amour et Virginia Woolf

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C’est tellement étrange, de se passionner pour les affaires d’amour des autres. C’est tellement étrange de se passionner pour des lettres à l’époque de skype

Portrait de Virginia Woolf (1882-1941), femme de lettres anglaise - dessin de Ewa KLOS
Portrait de Virginia Woolf (1882-1941), femme de lettres anglaise - dessin de Ewa KLOS Crédits : Ewa KLOS/Leemage - AFP

Deux ou trois choses que je sais sur les lettres d’amour et toutes les autres lettres, avec l’aide  exceptionnelle de Virginia Woolf. 

          Hier, nous étions au café avec mon amie F. Près de la fenêtre, par habitude, ce qui était idiot, Il pleuvait des cordes. Nous avions, comme c’est normal en cette saison, le moral dans nos chaussettes superposées et trempées.

Et toi, lui ai-je demandé, tu en penses quoi, des lettres d’amour, c’est tellement étrange, de se passionner pour les affaires d’amour des autres.  

C’est tellement étrange de se passionner pour des lettres à l’époque de skype. 

D’ailleurs c’est peut-être pour cela qu’on en publie tant : les lettres sont en voie de disparition, les lettres d’amour comme les autres. On ne prend plus le temps, on est impatient. Tout le truc avec les lettres, c’est le temps. Le temps d’écrire, le temps d’attendre le courrier, le temps de répondre.

Elle a avalé une gorgée de thé pour se donner le temps de penser, elle a réfléchi longtemps. 

Je n’en ai jamais reçu, a t-elle dit lentement. C’était une belle réponse, même si je ne l’ai pas crue.

Cela donnait un relief intense à ces lettres imaginées. Quand on pense aux lettres d’amour, on pense d’abord à celles qu’on a reçues, ou qu’on n’a pas reçues. Celles qu’on aurait aimé recevoir. On pense ensuite à celles celles qu’on a envoyées, ou pas envoyées. Je ne compte pas les mails, ni les textos, qui ont fait sûrement pas mal de mal aux lettres d’amour, comme aux autres lettres d’ailleurs.

F. réfléchissait toujours. Soudain elle a dit : je sais pourquoi nous aimons lire et écrire des lettres, je sais pourquoi nous adorons les correspondances.

C’est parce que c’est l’essence même de la littérature. Au début, on n’a rien à dire. Comme les enfants en colonie. Cher papa, chère maman, tout va bien, je mange bien, je me suis fait un copain. Gros baisers. 

Les enfants détestent les lettres. Ils ne savent pas ce qui se cache derrière ces mots : cher truc, chère machine. Ils veulent retourner jouer. Ils veulent retourner vaquer à leurs affaires. Pas penser à des gens qui ne sont pas là. Car c’est cela une lettre : mettre en scène un manque, une absence, une séparation, un fossé. Un silence douloureux.

On ne sait pas ce que l’on va écrire, et brusquement le stylo se met à courir sur la feuille, le réel se déplie, le temps s’arrête.  Derrière le rien à dire, un monde se déploie, de souvenirs, de faits minuscules mais essentiels, de sensations fugitives, d’émotions de pensée. J’écris pour savoir ce que je pense, disait Flannery O’Connor.

C’est la définition même de la littérature. Les histoires dont nous avons besoin autant que d’eau.

Très drôle, ai-je dit, en pensant à mes pieds mouillés.

En quittant F., dans le bus semblable à un radeau qui me ramenait chez moi, j’avais envie de lui écrire, de lui écrire une lettre pour continuer notre conversation. Lui écrire un courriel que, dans ma grande magnanimité, j’assimile à une lettre. Je crois qu’on peut.

C’est cela la correspondance, une tentative de diminuer la douleur des ruptures,même les plus infimes,  d’installer comme une basse continue de nos vies , d’inventer un monde commun, où les mots ont le pouvoir. Et les pensées et la chaleur que tisse la parole. 

J’ai sorti de son rayon les lettres de Virginia Woolf. Enlevez-moi les lettres de mes amis écrit Virginia Woolf à Vita Sackville West, et je serai pareille à une algue que l’on a retirée de l’eau, à une coquille de crabe, à une défense d’éléphant. Un souffle suffirait à me pousser jusqu’à la première flaque et à m’y noyer.

Les lettres innombrables que Virginia Woolf  reçoit et envoie tous les jours semblent toujours écrites et reçues à la volée, dans l’impatience, la bousculade, et l’inquiétude aussi. Les phrases vont vite, les idées se télescopent, le coq à l’âne devient figure de style. Il s’agit d’attraper la vie, de consoler quelqu’un, de raconter vite, vite, un dîner, une blague, un problème littéraire, une grippe, de poser un tas de questions, vas-tu bien, es-tu heureuse ?

C’est ce mélange que nous aimons, quand nous lisons les lettres de  Woolf, Tchekhov, ou Tsvetaeva. Cette liberté, cette absence de pose. Âmes mise à nu, avec humour. Surtout cela : avec humour.

Geneviève Brisac

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