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E.Baccrot, âgé de 10 ans, prodige de jeu d'échecs sur ordinateur,  à Mericourt, France le 10 mars1993.

L’informatique

4 min
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Une éternité passée à attendre l’unique cordeau des trompettes marines : le souffle de mon premier modem.

E.Baccrot, âgé de 10 ans, prodige de jeu d'échecs sur ordinateur,  à Mericourt, France le 10 mars1993.
E.Baccrot, âgé de 10 ans, prodige de jeu d'échecs sur ordinateur, à Mericourt, France le 10 mars1993. Crédits : Alain BENAINOUS/Gamma-Rapho - Getty

Mon premier ordinateur aurait eu l’insigne honneur d’être présenté au public par Jérôme Bonaldi, le démonstrateur technique de l’émission Nulle Part Ailleurs : c’est l’équivalent, pour la France et les année 90, d’une Keynote animée par Steve Jobs. De fait, le premier iMac n’étant pas encore sorti et les ordinateurs étant encore des rectangles beiges surmontés d’un écran trapézoïdale, le Packard Bell familial présentait, avec sa double face à angle droit, une intéressante innovation en termes de design. J’ai découvert, un peu tristement, qu’il avait élu, en 2007, pire ordinateur des années 90. 

Mais j’ai le souvenir d’une excellente machine — je n’en avais pas connu d’autre. J’avais seulement un peu joué à Prince of Persia chez un ami. Je reste, à ce jour, admiratif de deux choses : les flambeaux du décors étaient animés, innovation graphique que ni l’arrivée de la 3D ni celle de la réalité virtuelle ne sont parvenues à émuler dans mon esprit, et qui reste l’un des grands chocs esthétiques de ma vie ; je retiens également que mon ami savait lancer le jeu en écrivant des choses avec des slash sur un grand écran noir. Sa maîtrise de l’informatique me fascine encore : aller chercher les flambeaux de Prince of Persia dans MS-DOS me parait l’équivalent d’une exploration de la Grand Pyramide de Khéops avec une allumette. 

J’aurais, personnellement, le bonheur d’avoir Windows 95.  J’ai découvert récemment que ses 6 secondes de musique inaugurale avaient été commandées à Brian Eno, qui les avait conçu à peu près comme une symphonie — il lui aurait ainsi fallu plus de 84 essais pour parvenir à un résultat satisfaisant. 

Satisfaisant, je ne sais pas : aucun son ne me met plus mal à l’aise. Peut-être parce qu’il n’y avait pas grand chose au delà — la symphonie sonnait un peu comme un requiem : il n’y avait pas encore internet. À ce propos, j’ai découvert que le plus court poème d'Apollinaire : “Et l’unique cordeau des trompettes marines” évoquerait les câbles sous-marin du télégraphe. Il n’y avait pas internet, mais il y avait des jeux, et leurs cordeaux aigrelets. 

Je suis devenu je crois le champion du monde de SkiFree, le petit jeu de ski. C’est là que j’ai appris que la compétition, c’était avant tout une guerre contre soi-même. J’améliorais mon temps centième de secondes par centième de secondes. Et je savais, dès la troisième ou la quatrième porte du slalom, si j’étais dans les temps de mon record — je le savais intuitivement. Mon cerveau avait ralenti jusque-là : jusqu’au centième de secondes. 

Je me souviens, aussi, d’une fois où il avait brutalement accéléré : j’avais survolé l’épreuve, visualisé et réalisé les virages parfaits, accompli la courbe idéale, désigné la sinusoïdale unique et explosé, enfin, mon record d’un bon dixième de seconde, comme Ben Johnson, en 1988. 

Mais le grand jeu, c’était Descent : un jeu de tir en vue subjective dans des mines spatiales infestées de robots hostiles. Une aventure délicate, Descent. Je n’avais pas compris au début qu’on pouvait avancer. J’étais bloqué dans le premier couloir, comme dans un stand de tir. Je tirais sur le moniteur de gauche, sur celui de droite, puis plus rien. Aucun ennemi. Le jeu d’arcade le plus facile et le plus ennuyeux du monde. Je pouvais tourner dans tous les sens, mais pas avancer. C’était lassant. Soudain, de façon purement accidentelle, en appuyant sur la touche , mon vaisseau s’est élevé d’un coup. J’ai vite compris qu’en cambrant l’appareil, je pourrais avancer. J’ai fait les 8 premiers niveaux de cette manière. C’était comme si j’avais du traverser l’Atlantique en Concorde avec le nez de l’appareil resté en position décollage, comme si j’avais remporté un débat d’entre-deux tours exclusivement en regardant mes notes. J’ai découvert que je pouvais avancer en ligne droite en appuyant sur la touche “A” de façon honteusement tardive. Mais je me suis vengé. J’ai exterminé tous les robots, j’ai relancé le jeu en mode insane et je les ai tous détruit encore. Sans perdre une seule vie. Puis j’ai recommencé. 

C’était il y a vingt ans déjà, et ça fait un peu bizarre d’avoir la vie éternelle derrière soi, plutôt que devant. Une éternité passée à attendre l’unique cordeau des trompettes marines : le souffle de mon premier modem.

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