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Les unes des journaux en hommage à Johnny Hallyday

Une quinzaine de Johnny, un bus, et Magda Szabo

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Ce matin, le kiosquier m’a demandé d’un air légèrement soupçonneux : vous, vous n’aimiez pas Johnny ?

Les unes des journaux en hommage à Johnny Hallyday
Les unes des journaux en hommage à Johnny Hallyday Crédits : JOEL SAGET - AFP

La semaine a été dure pour tout le monde. La pluie, le vent, l’hiver et son affreux museau  sont au rendez-vous. Le village global est en grand deuil, et comme nous sommes infiniment influençables, c’est la revue Books qui le dit, nous avons de la peine.

Ce matin, le kiosquier m’a demandé d’un air légèrement soupçonneux : vous, vous n’aimiez pas Johnny ? Peut- être a t-il dit : Et vous, vous l’aimiez Johnny ? Deux phrases qui reviennent en vérité au même.  

Je me demande ce qui lui a donné l’idée de me tendre ce piège. Je me demande aussi ce qu’il voulait dire exactement. Son intonation se perdait un peu dans le vent glacé.Bref : J’ai hésité. Mon courage a des limites. Je tiens à son estime. Mais je n’ai pas eu envie de l’obtenir par un mensonge. 

Amour n’est pas le mot, ai-je répondu, en balayant d’un coup d’œil sournois son éventaire. Une quinzaine de Johnny Hallyday, me regardaient. Des jeunes, des vieux, des magnifiques, des très étranges, des visages émouvants, bien sûr. Un seul visage pour toutes ces Unes. Et Jean-Pierre Darroussin tout grognon au milieu.

Je me suis dit tous ces magazines, tous ces hebdos, tous ces suppléments, toutes ces ventes en perspective. La vie de kiosquier étant ce qu’elle est, je ne peux lui dire qu’on en fait un peu beaucoup. Ce serait de la provocation.  Ma réserve l’a agacé, forcément, il a encaissé ma monnaie d’un air fâché. J’ai tenté de me rattraper aux branches, j’ai été nulle.  

Cela m’a rappelé une phrase de Dubravka Ugresic, une écrivaine formidable qui vit aux Pays-Bas. C’est une observatrice de la vie moderne, elle a remarqué cette convergence entre le libéralisme et le totalitarisme : à la fin, on a droit à un seul journal, un seul livre, un seul film, Alors on entend en boucle, pendant des jours, que je t’aime et quelque chose de Tennessee... Deux chansons que j’adore, mais n’empêche. Lors du prochain deuil national, que je souhaite lointain, très lointain, et je ne donne pas de noms, je saurai me tenir. 

La semaine a été dure pour tout le monde.  Après ce début de journée difficile, j’ai pris le bus. Quand il pleut, les bus ressemblent à des égouttoirs. Il y a eu une secousse. Le chauffeur venait de freiner sec. Nous sommes tous plus ou moins tombés les uns sur les autres, et l’eau de nos parapluies s’est déversée plus ou moins n’importe où le long de nos échines.  

J’en ai profité pour regarder le livre que lisait ma voisine, une femme d’une quarantaine d’années, aux cheveux très noirs, et  aux grosses boucles d’oreilles.  C’était un vieux livre de poche très jaune. J’ai déchiffré le nom de l’auteur, Henri Troyat.  Étrangers sur la terre. Beau titre ai-je dit.

        Vous trouvez aussi ? Elle s’est mise à me raconter. Ses yeux brillaient. C’est passionnant, on est avec eux, cette famille russo-arménienne, vous savez son vrai nom, à l’auteur ?  Lev Aslanovitch Tarassov . Je me dépêche de rentrer le soir pour continuer.  

Elle était si vivante, si joyeuse que je me suis sentie mieux. J’ai replongé dans le mien. Il me restait dix pages.

Ce livre, dont je voulais vous parler ce matin, s’intitule la Porte. Son auteur Magda Szabo, était hongroise. C’est une écrivaine très célèbre, très aimée dans le monde entier, mais moi je ne l’avais jamais lue. Son livre commence par un cauchemar, puis une femme prend la parole. J’ai tué Emerence, dit-elle. Je voulais la sauver, et non la détruire, mais cela n’y change rien. La femme qui raconte est une écrivaine, elle raconte l’histoire complexe, subtile, émouvante, brutale et profonde de sa relation avec celle qui fut sa femme de ménage et bien davantage.   

Emerence, sa violence, son mépris pour les gens qui n’en fichent pas une, ses colères, son courage, sa vie secrète, ses habitudes, ses hommes, et sa stupéfiante capacité de travail, sa religion du travail, est l’incarnation du mystère inentamable de chaque être humain. J’ai hâte d’être à ce soir pour y retourner. 

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