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les bords du canal Saint-Martin à Paris, septembre 2016

La dernière enceinte de Paris

3 min
À retrouver dans l'émission

La révolution avait bien eu lieu, la dernière enceinte de Paris était tombée : le Marais et le Canal Saint-Martin étaient enfin réunifiés.

les bords du canal Saint-Martin à Paris, septembre 2016
les bords du canal Saint-Martin à Paris, septembre 2016 Crédits : LUDOVIC MARIN - AFP

La chose m’avait un peu vexé : parti à la recherche d’une chambre de bonne pour en faire un bureau, j’en avais visité une qui convenait presque, juste derrière République. Je ne l’avais pas acheté — j’avais trouvé  plus près, moins grand, plus cher — mais je l’avais vue apparaître dans un article sur le scandale des prix de l’immobilier parisien. A titre personnel, l’arnaque ne m’avait pas frappé, et j’étais surtout un peu désolé pour mon agent immobilier, mis soudain au ban de sa profession, avec en plus un bien invendable sur les bras. Je l’avais bien aimé. Il faisait des efforts, il y croyait un peu. Notamment en défendant l’appartenance de la chose au Marais, vaguement voisin. On était en réalité en bas du faubourg du Temple, entre République et le Canal Saint Martin — pas loin mais nulle part. 

Et si elle était là, la dernière frontière de Paris, dans cette zone indécise située entre le Marais et le Canal, plutôt que dans le périphérique indépassable ?  

Je suis assez vieux pour me souvenir du Marais des années 2000. C’était le quartier gay de Paris. Un ami avait tenu à faire des présentations officielles. On était d’abord allé au Duplex, une sorte de repère d’intellectuels, de militants historiques, puis on avait un peu chanté dans la cave du karaoké voisin. On avait ensuite enchaîné avec le Raidd — un lieu étonnant, où des types en mini-shorts prenaient des douches derrière le bar. On avait enfin été au Dépôt, la grande boîte de la rue aux Ours, au sous-sol emblématique, plein des cabines aux trous mystérieux. J’avais adoré la musique, et je crois que ce qui m’avait le plus inquiété, à l’entresol, c’était la bassesse du plafond : j’avais eu peur de m’assommer en dansant. Je me souviens aussi de ces affiches, partout — un cœur transformé en grenade — qui déconseillaient de mélanger poppers et cocaïne. Il y avait, enfin, sur le trottoir d’à côté, un grand commissariat, ce qui donnait au complexe un mystérieux air démocratique, l’impression qu’on était dans un ghetto progressiste. Mon ami avait évoqué, d’ailleurs, une communication secrète entre ces deux lieux plus vraiment antagonistes et un sauna tropical du boulevard Sébastopol où il avait promis de m'emmener une autre fois. La chose ne s’est pas faite et je ne suis plus certain que tout cela existe encore. 

Le cœur du Marais s’est décalé vers le nord, autour de la rue de Bretagne, aussi familiale et chic que peut l’être la Bretagne en juillet. Là-bas les gens mangent tellement bien qu’ils ressentent moins le besoin de faire l’amour. L’intolérance au gluten aura été comme le sida des années 2010. Dans le même temps, des parisiens en quête d’aventure ont colonisé les berges du canal Saint-Martin. C’était Paris hors-les-murs, la mixité sociale, le pittoresque des faubourgs. Venir habiter dans un arrondissement à deux chiffres : la dernière des grandes aventures urbaines. On se promettait, en venant vivre ici, d’accéder à quelque chose de plus simple. Comme s’il restait quelque chose d’irrémédiablement maniéré dans le Marais. Pas de ça ici, ici, ce serait la campagne. Du vin bio plutôt que de la cocaïne. J’appartiens plus ou moins à ce monde, enfin je n’en suis pas très loin.

Gentrification rapide

Je revenais ainsi, il y a quelques jours, du Habitat République, où je venais d’acheter une grande table. La grande table : notre dernière utopie politique. Prendre le temps, protéger les enfants des écrans, être enfin une famille.  Plutôt que de prendre le boulevard Magenta, j’avais en tout cas pris la rue du Château d’Eau. A ma gauche, le Marais, à ma droite, le canal. Et ici, normalement, rien. Des grossistes en textiles chinois au début, puis des coiffeurs afro tout au bout. Enfin c’était encore comme ça la dernière fois.  Je n’ai pas souvenir d’une modification aussi radicale d’une rue, d’une gentrification aussi rapide : je n’étais pas venu depuis un an à peine, et tout était méconnaissable. Ce n’était plus, à perte de vue, que cavistes, librairies, espaces de coworkings, boutiques de jouets et épiceries spécialisées. Comment cela c’était fait, je l’ignore. J’avais seulement vu passer une brève, dans la presse, qui indiquait que le patron d’un salon de coiffure venait d’être condamné pour esclavage. Il y avait aussi eu, à l’autre bout de la rue, les manifestations du mouvement Nuit Debout contre la Loi Travail et, précisément, pour la défense du Code du travail — les deux événements ne sont pas forcément liés. Mais la révolution avait bien eu lieu, la dernière enceinte de Paris était tombée : le Marais et le Canal Saint-Martin étaient enfin réunifiés.

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