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Portraits de Charles Baudelaire  (1821-1867) et de Victor Hugo (1802-1885)

La droite et la gauche

3 min
À retrouver dans l'émission

Baudelaire qui critique Victor Hugo : si la gauche et la droite existent, au plan métaphysique, on doit être ici face à leur meilleure définition.

Portraits de Charles Baudelaire  (1821-1867) et de Victor Hugo (1802-1885)
Portraits de Charles Baudelaire (1821-1867) et de Victor Hugo (1802-1885) Crédits : dessin de Ewa KLOS ©Ewa KLOS/Leemage - AFP

Je n’ai jamais compris, au fond, pourquoi j’étais progressiste. J’aurais essayé des dizaines de fois d’être pessimiste, d’être de droite, d’être schopenhauerien. Etre de droite, du seul point de vue de la raison, ça semble inévitable : on va tous mourir, nos enfants vont mourir, l’humanité va disparaître, l’univers va s’éteindre. Y a t’il vraiment besoin d’ajouter des droits humains au désastre ou d’accélérer, par la péréquation fiscale, le grand état d'équanimité final ? N’est-ce pas inutilement cruel ? 

J’avais ce genre de visions, plus jeune, quand je fumais du cannabis, l’expérience d’une mélancolie extrême, de la mélancolie comme structure dernière de l’espace et du temps : la vie apparaissait comme la retombée radioactive d’une lointaine catastrophe, tout était froid comme une nébuleuse et je lisais Houellebecq en pensant à la mort.  

Je crois que ce que j’aimais, plus que tout, c’était l’exotisme de cette vision. J’adorais ça car je n’y croyais pas tout à fait.  Il y avait dans cette esthétique une composante dialectique que je ne comprenais pas vraiment, mais c’était elle, au fond, qui me séduisait : c’était comme un jeu entre mon expérience ordinaire du monde, plutôt chaleureuse, et ces visions lointaines, ces convulsions pascaliennes. L’idée que mon cerveau pouvait être encore plus froid que l’univers.  

Baudelaire raconte cela dans sa critique des Misérables, cette opération dialectique, ce jeu esthétique de la vie avec l’idée de la mort : 

Il y a quelque chose de si absolument étrange dans cette tache noire que fait la pauvreté sur le soleil de la richesse, ou, si l’on veut, dans cette tâche splendide de la richesse sur les immenses ténèbres de la misère.

Baudelaire qui critique Victor Hugo : si la gauche et la droite existent, au plan métaphysique, on doit être ici face à leur meilleure définition.  La tache noire de la pauvreté sur le soleil de la richesse : c’est un bon résumé d’une Weltanschauung de gauche, l’horreur des injustices, le coup de poignard au cœur de la grande misère. La tache splendide de la richesse sur les ténèbres de la misères, c’est au contraire une vision de droite : les ténèbres sont originelles, le mal est partout et le bien n’est qu’une anomalie passagère.  

La phrase de Baudelaire, au fond, remets le pari de Pascal à l’endroit : ne perdez pas de temps à croire ou à espérer, le pire est le plus probable. Esthétiquement, oui, cela tient, c’est une vision privilégiée de l’univers, un vrai plaisir d’esthète. Mais ça me coûte beaucoup de travail, ou un peu de cannabis, pour accéder à cet état. Ce n’est pas, au fond, pour moi, une vision raisonnable.  Mon optimisme, sauf cas limite — effet de style ou brusque poussée d’angoisse narcotique — est quasi incassable. 

Chesterton a bien cerné la chose dans son excellent essai sur Dickens. D’où vient l’incroyable optimisme de celui-ci, se demande-t-il ? De la Révolution Française. Dickens est l’héritier de cette grande révélation historique : on pouvait renverser les choses, corriger les injustices, faire triompher les principes du bien. Evidemment Dickens n’était pas idiot, et il a consacré un livre entier, Le Conte de deux cités, aux débordement révolutionnaires. Mais son optimisme, quant à la possibilité de changer les choses — le réformisme comme tribut principal de la Révolution et comme croyance centrale de la gauche  — est resté intact. Jugeant la prison pour dette ridicule, il s’en est moqué, avec la certitude que son rire la ferait finalement supprimer. Et c’est bien ce qui s’est passé.  

Mon rapport à l’optimisme vient, pour ma part, de l’existence d’Hollywood. J’ai grandi dans un monde où les injustices donnaient naissances à des films, où ces films donnaient naissances à des débats de sociétés et où ces débats finissaient par avoir raisons des injustices. Hollywood, c’est la justice elle-même. La partie morale et moralisante du monde. L’âme démocratique à son intensité maximale. Disant cela, je réalise la gravité de l’affaire Weinstein. Si Hollywood n’est plus la pointe avancée du progrès, notre croyance au progrès est à peu près morte. L’affaire Weinstein, c’est peut-être la plus grande catastrophe qui pouvait nous arriver, celle qui pourrait mettre fin à l’ère de la démocratie.  Mais, après tout, Dickens est resté optimiste en dépit de Robespierre, et tout n’est peut-être pas encore perdu.  Le prochain Spielberg, Pentagon Papers, sort en janvier prochain. Et je crois sincèrement que ce sera un coup fatal à l’Amérique de Trump. Si le film a l’oscar, ce pourrait même être la fin de l’affaire Weinstein.

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