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Zone pavillonaire, à Créteil, Val-de-Marne,

La France pavillonnaire

4 min
À retrouver dans l'émission

Un paradis de longue après-guerre s’est déroulé sur ces pelouses.

Zone pavillonaire, à Créteil, Val-de-Marne,
Zone pavillonaire, à Créteil, Val-de-Marne, Crédits : http://www.gettyimages.fr/search/photographer?family=creative&photographer=Danie - AFP

Je vous ai parlé l’autre jour du déclin des maisons de famille qui ne semblent survivre que comme décors dans le cinéma français. De fait, aujourd’hui, j’ai l’impression que ces maisons où l’on vient fêter Noël sont devenues, au mieux, des pavillons de banlieue. La zone d’habitat de la classe moyenne, en périphérie des villes, commence à se remplir de souvenirs d’enfance paradisiaques au pays des portiques, des trampolines, des arbres fruitiers et des salles des jeu en sous-sol. Les pavillons, cette dégénérescence terminale de l’urbanisme, se seraient-ils gentrifiés comme un vulgaire quartier populaire ?

Mythologie du pavillon

Le pavillon, ce prédateur rapace venu détruire les villages de France et stériliser chaque année des milliers d’hectares de terre arable, est en tout cas aujourd’hui bien installé dans le paysage. C’est frappant, par exemple, en Bretagne, où des milliers de maisons néo-rustiques à toits blanc et à murs en ardoises, individuellement plutôt laides, commencent à dessiner collectivement quelque chose d’assez beau. Le pavillonnaire désigne aujourd’hui une forme de classicisme. Ses volumes sont simples. Ils contiennent et magnifient l’idée de cellule familiale. Un paradis de longue après-guerre s’est déroulé sur ces pelouses. Il faut aller regarder ces pavillons si tristes au crépuscule pour les aimer vraiment : leurs façades crépies irradient de bonheur ; leurs volets roulants, en descendant de façon simultanée, donnent l’impression qu’ils s’élèvent doucement ; sous les pignons des toits les alarmes aux yeux rouges s’éveillent comme des oiseaux de nuit. On se croirait dans un tableau du Lorrain, à la veille d’une grande catastrophe mythologique. Les pavillons, longtemps moqués pour leur kitsch définitif, déploient, dans les lointains champêtres de la grande ville moderne, leur forme archétypale : les prismes de ces toits posés sur ces murs en parallélépipèdes, c’est la structure architecturale première, c’est l’ombre portée du premier classicisme, celui des temples grecs, les solides platoniciens à partir desquels l’architecture allait déployer sa grammaire.

Le pavillon réinventé

Bien sûr, nous ne sommes pas, en France, au pays de la plus grande beauté pavillonnaire. Il faudrait aller pour cela dans les premières banlieues américaines, là où les arbres d'alignement ont repris leurs dimensions précolombiennes, là où le vert des pelouses, en cent ans, n’a jamais décliné d’une teinte. Car le pavillonnaire français est aussi l’histoire d’une déception. Les historiens de l’architecture font remonter ses origines aux années 30. On pense bien sûr aux cités ouvrières, à Pavillon-sous-bois ou au Pré-Saint-Gervais. Mais le plus beau vestige de ce premier âge d’or n’a rien d’une utopie ouvrière. Il s’agit du lotissement du Lys, à Chantilly. C’est le conservatoire d’une certaine apogée pavillonnaire. Les maisons, là-bas, ressemblent à des manoirs, avec leurs toits en chaume ou leur cheminées à conduits extérieurs en grosse pierre. Les parcelles font un hectare, les arbres sont immenses. On dit que ne vivent plus ici que quelques millionnaires. On ne rebâtira nulle part aussi grand, ni sur d’aussi grandes parcelles. Le pavillon dans lequel j’ai grandi était entouré d’un jardin de 1000 mètre carrés. C’était encore beaucoup mais c’était dix fois moins. Les 1600 maisons de ma ville avaient été bâties toutes ensembles et de façon standardisée par un promoteur américain, à la fin des années 1970. Personne, après sa faillite, ne relancerait de tels programmes.Les parcelles allaient encore perdre le tiers de leur taille, et je dois avouer que la petitesse des parcelles du nouveau lotissement, à côté de la piscine, me faisait un peu pitié. C’était il y a 25 ans. Aux dernières nouvelles — je suis tombé sur l’émission de Stéphane Plaza, la star des agents immobiliers, sur M6 — les jeunes couples se portent aujourd’hui plutôt acquéreurs d’un produit hybride, le semi-groupé, qui émule à peu près les fonctions des anciens pavillons : garage, terrasse, jardin, mais sous une forme si ramassée que la chose évoque plutôt un petit appartement, un appartement aux pièces empilées les unes sur les autres et au balcon à peine agrandi — juste de quoi poser un bac à sable en forme de tortue et un barbecue à gaz. C’est à la fois un peu triste et très réjouissant : le pavillonnaire est ici en train de réinventer l’immeuble, tandis que les pavillons de l’âge d’or de l’urbanisme extensif, aujourd’hui habités par les grand-parents du baby-boom, se transforment peu à peu en maison de campagne. On croyait l’urbanisation de la France achevée, alors que l’exode rural commence à peine.

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