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 Vue aérienne de la gare Montparnasse, le 16 juin 2017 à Paris.

La gare Montparnasse

4 min
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La modernisation de la France est notre grand récit initiatique.

 Vue aérienne de la gare Montparnasse, le 16 juin 2017 à Paris.
Vue aérienne de la gare Montparnasse, le 16 juin 2017 à Paris. Crédits : Frédéric Soltan - Getty

L’afficheur à palettes de la Gare Montparnasse vient d’être démonté. Il s’agit de cet énorme écran où destinations, horaires et voies crépitaient en lettres blanches. C’était à la fois un dispositif très simple à comprendre, très intuitif dans son fonctionnement — on voyait les lettres, coupées en deux, défiler à toute vitesse — et probablement très coûteux à entretenir.

Faut-il être absolument moderne ?

La gare Montparnasse est ainsi engagée dans un grand programme de modernisation, et je ne peux que recommander aux milléniaux archéologues d’aller observer, au plus vite, sur son toit, le Jardin Atlantique, écomusée français des années 90 organisé autour d’une improbable clepsydre modernisée. Moderniser : à l’heure où les jeunes giscardiens prennent leur retraite, à l’heure où leurs héritiers connaissent la chance inouïe d’avoir enfin un président presque aussi jeune qu’eux, à l’heure du retour quinquennal de la Réforme structurelle, moderniser, c’est tout une idée de la France. La France, pays pas tout à fait moderne et modérément réformateur, qui vit pourtant dans le mythe permanent de sa propre modernisation. On dit que cela dure au moins depuis Turgot : une réforme géniale et décisive, portée par une haute administration enthousiaste, freinée par les corporatismes et les archaïsmes qu’elle entendait justement supprimer ; réforme finalement abandonnée par le roi qui, pour la peine, fini décapité. Ne pas refaire l’erreur de Louis XVI ! Ce ne sont pas les codes nucléaires qui sont transmis lors de la passation de pouvoir. Ce que le président sortant livre à son successeur, c’est son exégèse personnelle de cette séquence politique ratée. Faut-il réformer, faut-il ne rien faire, faut-il être absolument moderne, sommes-nous encore loin de Varennes, quand-est ce que décolle l’hélico pour Baden-Baden, cela fait-il mal, est-on encore conscient quand le bourreau tend notre tête à la foule ? La réforme de Turgot est l’autre grande mythologie française avec la Révolution. On en retrouve des morceaux un peu partout, dans les réformes de 1995, dans la loi El Khomri, dans les ordonnances actuelles. Mais le morceau le plus visible de la réforme de Turgot c’est un plan de Paris, un plan qu’il avait commandé, le plan d’une ville achevée, sans personnes dans les rues et sans Révolution. C’est une vue en coupe d’un XIXe siècle idéal, l’ère victorienne de la France, dont il ne manquerait que les gares. Celles-ci ont concentrées, justement, comme s’il fallait commencer par ces pièces manquantes pour réparer tout l’édifice politique de la France. La France coupable non pas d’avoir décapité son roi, l’Angleterre, après tout, s’en était plutôt bien remise — mais d’avoir disgracié son grand réformateur.

Le TGV, première sensation de modernité absolue

La modernisation de la Gare montparnasse sera ainsi l’un des grands travaux mitterrandiens. On avait hérité, à l’ombre de la Tour, d’une structure en U, plutôt malcommode, et rayée comme un costume pompidolien. Il a fallu découper le béton pour faire passer de grands escalators et remplacer sa façade sombre par une grande verrière, la Porte Océane, qu’on dirait dessinée à la mine de plomb sur une planche du plan de Turgot. Paris, dans cette uchronie moderniste, a échappé à la Révolution ; l’Ouest de la France s’est de même épargné les insurrections chouannes et vendéennes. L'Histoire de France aurait pu être un voyage un peu plus simple. Je me souviens de ma première sensation de modernité absolue : c’était la première fois que j’ai pris le TGV, un TGV Atlantique gris et bleu, pour aller en classe de mer. Moins qu’un voyage, il s’agissait d’une pure translation entre l’écran vitré de la gare et celui de l’aquarium de La Rochelle, notre destination, aquarium qui était alors le plus moderne du monde, avec comme attraction majeure un tunnel vitré au milieu des requins. Un tunnel vitré au milieu des vieux pays de la France : c’était cela, précisément, que j’avais éprouvé dans le train flambant neuf. Sensation d’apesanteur moderniste encore démultipliée à mi-voyage, une fois la France fondue au blanc par le verre dépoli des toilettes. Tout était ici absolument nouveau, intégré et fonctionnel, achevé et parfait. Le robinet était automatique et l’eau des toilettes était bleue — de ce bleu qui la rendait plus réelle que l’eau ordinaire car je savais depuis l’enfance que c’était sa couleur véritable. Même mon visage, mieux éclairé qu’à l’ordinaire, m’avait paru beau. J’ai à peu près l’âge d’Emmanuel Macron. Nous avons grandi dans le même monde, nous devons avoir, c’est certain, des sensations communes. La modernisation de la France est notre grand récit initiatique. Je ne sais pas pour lui, mais à titre personnel, je sais que je ne suis jamais vraiment sorti des toilettes du TGV-Atlantique.

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