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A Troyes en 2000 lors du Salon Régional du Livre pour la Jeunesse.

La littérature jeunesse

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Il y avait eu Harry Potter — le grand procès en légitimation de la littérature jeunesse. Un procès remporté.

A Troyes en 2000 lors du Salon Régional du Livre pour la Jeunesse.
A Troyes en 2000 lors du Salon Régional du Livre pour la Jeunesse. Crédits : ALAIN JULIEN - AFP

Ce sont trois petites marches couvertes de moquette mais qui continuent à agir sur moi comme une rupture métaphysique majeure. C’était dans la petite bibliothèque de la ville où j’ai grandi. Une bibliothèque d’avant l’âge des médiathèques : des longs tiroirs à fiches, des meubles en bois clair, d’indicibles best-sellers de la fin des années 80 aux belles lettres déliées et aux crinolines vaporeuses. C’était une toute petite bibliothèque, une sorte d’appartement aux volumes déboîtés : l’appartement d’un lettré reconstitué en zone périurbaine. Trois marches menaient donc à l’univers jeunesse. Ou plutôt en séparaient l’antichambre, celle des livres documentaires du cœur grimmien et fictionnel.  

Des livres sur les plateformes pétrolières.

J’ai des visions d’horreur, d’ennui, de gêne de la partie fiction. Des histoires pour enfants, des livres illustrés, des récits merveilleux. De la confiture avariée d’enfance avec une couche de moisissure illustrée, des adjectifs désuets, une drôlerie désespérante et le soupçon de cruauté qui permettait d'accéder à la catégorie des contes.  Dire que je détestais ça serait un euphémisme. J’aurais préféré redoubler trois fois mon CE2 plutôt que passer une après-midi dans cette caricature d’enfance — dans ce lieu sacrilège, dans cette malheureuse et crispante tentative d’appropriation culturelle de cette chose vague, nommée l’enfance, qui n’était je crois en rien un lieu de stase, mais quelque chose que nous traversions à toute vitesse. J’avais lu bien sûr quelques classiques, les Jules Verne et le Club des Cinq. Mais j’étais étranger, imperméable, à toute la production postérieure. Je restais dans l’antichambre avec les livres documentaires. Des pures merveilles de précision et d’aventure.  Des livres sur les plateformes pétrolières. Sur les inventeurs et leurs inventions. Sur les robots. Je me souviens d’un livre avec une photographie en gros plan d’une brosse à dent vue du dessus, et de fait, quasi méconnaissable : un véritable défi pour les yeux des robots. Je n’ai jamais retrouvé la référence de cette merveille consacrée à Zénobe Gramme, l’inventeur belge de la dynamo. L’ensemble des livres constituaient l’encyclopédie complète du monde moderne. L’autre pièce, l’étage de la fiction, trois marches au-dessus, tombait d’emblée dans un grand kitch inacceptable : nous avions dépassé le temps du mythe. J’ai revécu un peu la même chose quand j’étais libraire : on avait empilé dans le fond tous les livres jeunesse, un cauchemar, d’instabilité, de mollesse, d’onirisme. La réalité réduite à un horrible pop-up, à des princesses en robe rouge, à des sorcières rigolotes. C’était pourtant un lieu très prestigieux — à peu près l’équivalent, en terme de chiffre d’affaire, du coin, merveilleusement ordonnancé, des sciences humaines aux tranches beiges et grises. Il y avait eu Harry Potter — le grand procès en légitimation de la littérature jeunesse. Un procès remporté. 

Je ne sais pas ce qui me dégoûtait là-haut, dans les livres jeunesse.

J’ai eu une amusante discussion avec un ami, récemment : il tient l’année 95 pour le moment d’une rupture anthropologique majeure. Les enfants de la génération Harry Potter, à l’écouter, étaient à peine humains. Il est vrai que ma sœur, née en 95, tient JK Rowling pour supérieure à Tolstoï, mais je n’irais pas aussi loin. Mais j’avais choisi, enfant, de rester en bas, dans mon petit paradis technologique, dans mon utopie moderniste et documentaire. Je ne sais pas ce qui me dégoûtait là-haut, dans les livres jeunesse. Le sentiment peut-être que les enchantements du monde industriel suffisaient largement. Qu’il n’y avait pas à chercher de fantastique ailleurs que chez Jules Verne — les miracles de l’électricité, dans Le château des Carpates, comme magie inégalable. Toutes les autres féeries manquaient de consistance. Impliquaient un effort de croyance, un désir de mensonge. Exigeaient un sérieux d’adulte pour être crues quand celles de ce lieu hybride ne demandaient rien d’autre qu’un pur état d’enfance. La merveille, c’était ce monde lui-même, ce monde exact et exclusif, ce monde au premier degré. Il n’y avait rien à croire pour que les enchantements commencent. Si j’ai fini par rejoindre le monde de la fiction, si j’ai solennellement fini par gravir ces trois marches à la moquette grise et rase du monde de la fiction c’était, je crois, pour égaliser les deux niveaux, pour rattraper cette erreur de conception originelle : je ne crois pas à la vérité des contes pour enfants mais à l’enfance du monde. Un distributeur automatique dans la banlieue d’une ville. Le panneau d’affichage de l’heure du prochain bus. Les yeux vitreux des portes automatiques. Une forêt déchiffrable. Le monde moderne comme magie suffisante. Le monde moderne : un ogre endormi à travers le monde ; le monde : un ensemble de rituels visant à s’attacher la bienveillance du monstre.

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