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France, Paris région, Sainte Geneviève des Bois, La Croix Blanche, agence de location "Kiloutou"

La logistique de la civilisation

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La question du premier outil, c’est la version laïcisée de la question du premier moteur.

France, Paris région, Sainte Geneviève des Bois, La Croix Blanche, agence de location "Kiloutou"
France, Paris région, Sainte Geneviève des Bois, La Croix Blanche, agence de location "Kiloutou" Crédits : CÉCILE DÉGREMONT / PHOTONONSTOP - AFP

Les Bordelais qui savent, m’a dit un jour un libraire de Bordeaux, sourient quand ils voient passer un camion du groupe Joyau-transport : Joyau, c’est le nom de naissance de Philippe Sollers. Je ne suis pas sûr, en fait, que cela soit tout à fait fait exact. Les deux Joyaux, celui du transport et de la littérature, ne s’écrivent pas pareil. Et les Joyau sans x du transport semblent venir plutôt de Vendée.  Les camions Joyau, de toute façon, tendent à disparaître depuis le rachat du groupe familiale par la filiale fret de la Deutsch Bahn. Inutile, donc, d’enquêter plus avant sur les fondements de l’humour bordelais. 

Mais je retiens, de ma courte enquête, que le capitalisme familial français est plein d'intéressants mystères. J’ai ainsi sursauté en tombant la semaine dernière sur le titre suivant : « La famille Dentressangle rachète Kiloutou ».  Dentressangle : le meilleur nom jamais trouvé pour un transporteur routier. Vous préférez prendre Dentressangle, ou Tombay-Ducamion ? 

Notons qu’on peut quand même aujourd'hui contrôler que rien ne bouge, grâce à tout un matériel de pointe : des accéléromètres, notamment, peuvent être inclus dans les cartons.  La société Shockwatch commercialise également, pour un prix plus modique, l’un des objets les plus réjouissants qu’il m’ait été donné de voir : l’indicateur de renversement TiltWatch Plus. La chose, une grosse étiquette jaune autocollante, présente à sa surface plusieurs protubérances en plastique transparent qui emprisonnent chacune une petite bille rouge -— cela ressemble un peu, en plus sophistiqué, aux labyrinthes qui ornent les bouchons des tubes à bulles de savon. Sauf que c’est du camion, ici, dont on s’attend à ce qu’il produise les mouvements erratiques d’une main d’enfant. Dont on veut s’assurer, plutôt, qu’il ne se livre à aucun comportement puéril. Chaque gouttière transparente possède ainsi un angle précis, permettant a posteriori de savoir l’inclinaison subie pendant le voyage. 

On n’imagine aisément que chez Dentressangle, la bille n’a jamais bougé de son emplacement de départ.  Le rachat, en 2015, de l’entreprise familiale par le groupe américain XPO avait pourtant laissé les lecteurs de L’usine Nouvelle dans l’expectative : comment la famille allait-elle réinvestir son cash ? Racheter Kiloutou. Évidemment. Le numéro un du louage. C’est le sens du dernier édito du magazine pré-cité : l’avenir est au flowing, au socialisme intégral.  Ne plus rien posséder d’autre que la touche magique qui fait seule la différence. Se désengorger des biens terrestres pour prétendre plus directement à l’idéal – ou à sa version contemporaine, l’efficacité logistique. 

C’est au fond l’histoire secrète du capitalisme, ce communisme qui a réussi : même les capitaux y seront choses communes. Même le capitalisme familial, sorti depuis longtemps du principe de la primogéniture mâle, ruisselle à travers les générations et participe du communisme général — c’est le sens du refus répété, innombrable, des héritiers Hermès de passer sous le contrôle de Vuitton.  

Le rachat de Kiloutou définitivement m’enchante. Un camion Chrome-Vanadium, qui vendait des outils de villages en villages, avait autrefois déposé son catalogue chez mon grand-père. Mon grand-père, le plus grand spécialiste en outillage que je connaisse : qu’il ait gardé jusqu’à aujourd’hui ses deux mains presque entières, malgré l’usage quotidien d’une machine à aplatir l’avoine, pour les cochons, et d’une scie circulaire, dénuée de toute protection, pour le chauffage au bois, m’a toujours fasciné.  

J’avais évidemment envie de tout acheter chez Chrome Vanadium. Mais on me disait que les outils Facom étaient meilleurs. Que Bosch surpassait Kubota, que Wolf ne valait rien — mon père a travaillé un temps dans le monde tranchant de la tondeuse.  Louer, c’était la solution évidente. 

Mais ça ne répondait pas au fond à ma vraie question, celle à laquelle personne ne savait me répondre : comment a été fabriqué le premier outil. À quel moment on obtient ce fini, cette régularité, ce sentiment d’achèvement des objets techniques ? La question du premier outil c’est la version laïcisée de la question du premier moteur. 

La meilleure réponse que j’ai trouvé, ce n’était ni chez Kubrick, ni chez Kiloutou, mais dans un livre de l’historien des sciences George Dyson sur l’intelligence artificielle et la conscience machinique, qui proposait une expérience de pensée tout simple. Dyson imagine l’éveil, sous nos yeux, de cette entité inédite. Nous interrogeons sur ce qu’elle croit savoir d’elle-même :  "depuis quand existes-tu ?" Sur l’écran de contrôle la réponse est très simple : depuis quelque secondes. Mais la machine soudain fait une meilleure réponse : "j’existe depuis le jour où un homme a pour la première fois frappé deux silex l’un contre l’autre. J’étais là, avec vous, depuis le tout début".

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