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la Loire à Nantes

La Loire

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Remonter la Loire depuis Nantes oblige à réformer son image mentale de la France.

la Loire à Nantes
la Loire à Nantes Crédits : JEAN-SEBASTIEN EVRARD - AFP

On tombe parfois, dans les faubourgs de Nantes, sur des petites maisons blanches de plain-pied recouvertes de tuiles. Ce sont des maisons vendéennes. Si elles sont majoritaires, dans les quartiers pavillonnaires du sud de la Loire, on en trouve ainsi quelques unes, égarées, sur l´autre rive, où elles côtoient des maisons plus bretonnantes : les maisons nantaises traditionnelles, avec leurs cuisines à l’étage et leurs balcons ceints d’une mantille de ferronnerie noire, et ces grandes maisons à pignons pointus, à murs blancs et à bossages granitiques qui viennent rappeler que la Bretagne est toute proche et que le catholicisme, cette grande religion triste et digne, n’est pas si éloignée encore. 

C’est cela, la Loire, à Nantes : une typologie binaire du bâti pavillonnaire. Ardoise et tuile, morgue armoricaine au nord et simplicité marécageuse au sud, une dualité encore accentuée par la présence, au-delà des faubourgs de Nantes, de l’austère Chateaubriant au nord et de l’italianisante Clisson au sud.

Nantes de nouveau capitale

Nantes, capitale déchue de la Bretagne, se retrouve là en position de capitale — la capitale des deux Frances, celle du Nord de la Loire et celle du Sud. 

Il n’existe pas en France de frontières plus profondes et Nantes est à peu près le seul endroit où elle est aussi immédiatement visible.

La Loire est le reste du temps plus ouverte et plus vague.

Elle est l’été presque à sec, comme un long désert de sable, et elle disparait chaque hiver dans les remous qui noient ceux qui tentent de la traverser à la nage pour le changement d’année. 

C’est le seul fleuve entièrement français, apprenait-on autrefois à l’école, le seul fleuve dont aucun des affluents ne dépasse les frontières sacrées de l’hexagone. 

Au temps des Valois le fleuve aura même servi de capitale indécise à la France. 

Comme Paris, en comparaison, a l’air vissé à son sol : crocheté pierre à pierre dans le calcaire lumineux du lutétien, remonté à la main des profondeurs de ses catacombes, réassemblé comme une gigantesque serrure à combinaison — Paris comme un sablier qui remonterait le temps, le sable aggloméré de son sol jaillissant par les trous d’homme des anciennes carrières jusqu’aux boucles de convection de sa visqueuse cathédrale.

La Loire, ville sans enceinte

La Loire est une machine à la dynamique alluviale plus simple et plus intuitive : elle est le lieu par où s’écoulent les sommets d’une ancienne montagne, la route par où s’épanchent des grandeurs disparues. 

C’est une capitale indolente, une ville sans enceinte, sans route et sans maison — un simple château, parfois à peine plus grand qu’un refuge de chasse, suffisant à figurer l’idée de capitale. 

Il existe deux France, autour de cette capitale liquide, la France du Nord et la France du sud, mais le fleuve-frontière étrangement, les réunit plutôt qu’il ne les sépare. 

C’est que le fleuve s’amenuise à mesure qu’on le remonte — phénomène géologique éminemment normal, mais souligné ici par une modification constante de sa structure géographique. 

La grande frontière nord-sud, après Orléans, change brutalement de direction, en plongeant vers sa source. 

Fleuve national, abysses transnationales

En bifurquant ainsi vers le sud, elle laisse étonnamment Lyon, la porte d’Italie, sur sa rive droite. C’est comme si toute l’idée, si simple et si facile à former, vue de Paris ou de Bretagne, que la France était duale, pivotait là dans l’inconnu, entre le Berry et le Morvan : le fleuve sépare soudain l’est germanique de l’arc celte, l’Europe continentale de l’Europe océanique. 

Le fleuve national plonge la France dans des abysses transnationales. 

La Loire, connue depuis Nantes comme une frontière entre le monde méridional de la tuile et le monde sérieux de l’ardoise, se rapproche même dangereusement de la Méditerranée.

L’apparition inattendue d’une gorge et la présence, incongrue, d’une cascade sur l’un de ses affluents achève même de modifier le régime du grand fleuve de plaine.

Remonter la Loire depuis Nantes oblige à réformer son image mentale de la France.

Le fleuve, dont on avait fini par accepter les caprices, allant même jusqu’à entrevoir une solution mathématique de son cour en spirale — une suite de Fibonacci quasi parfaite —, le fleuve enfin, près de sa source, hésite une dernière fois et dessine une boucle à l’envers, un crochet vers l’est, vers l’extérieur du Massif Central nourricier, comme s'il cherchait à s’enrouler autour de la cheminée volcanique bizarrement préservée du Mont Gerbier de Jonc — un objet presque plus exotique encore qu’une de ces longères vendéennes qu’on aurait laissé construire, dans un moment de distraction, au nord de Nantes. Ou qu’une Unité d’Habitation corbuséenne qu’on aurait laissé s’échapper par-dessus les toits en terre cuite de la rive sud.

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