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L’usine du groupe chinois Synutra à Carhaix (Finistère)

La Mayenne

3 min
À retrouver dans l'émission

Je suis toujours sensible à la façon dont l’industrie modifie les paysages

L’usine du groupe chinois Synutra à Carhaix (Finistère)
L’usine du groupe chinois Synutra à Carhaix (Finistère) Crédits : Jean-François Monier - AFP

Mon grand-père exagère toujours un peu : il affirme, par exemple, que le grand châtaignier était déjà là à l’époque mérovingienne. Il était plus prudent à l’endroit du petit marronnier de la cour de la ferme. Je l’aime beaucoup ; c’est autour de lui que j’ai appris à faire du vélo et à chaque fois qu’il y a un arbre dans un roman, c’est à lui que je pense — c’est ici par exemple qu’Adrian visualise pour la première fois la gamme dodécaphonique dans le Docteur Faustus. 

La chose est sans doute facilitée par le fait que je ne l’ai jamais vu ni changer, ni grandir. Mauvaise terre, sol acide : c’était la théorie de mon grand-père. J’en ai peut-être une autre, depuis que j’ai vu mes parents désherber la cour au Round Up avec son vieux pulvérisateur. Plus ancien que le marronnier, plus récent que le châtaignier, il y avait, de l’autre côté de la route, un four à chaux, grand comme une tour médiévale et fendue en deux par une fissure recouverte de lierres. Il avait l’air paisible, mais plusieurs carrières en amphithéâtre venait rappeler, autour de lui, qu’il avait littéralement mangé la colline.  L’ensemble devait être connecté au réseau ferroviaire — il y avait une gare désaffectée à côté du bâtiment en tôle bleue des tennis. 

C’était tout ce qu’on voyait au loin de mon village.  Avec le petit beffroi rouillé qu’avait fait construire mon autre grand-père. La branche bourgeoise de ma fille, le côté Rougon — des négociants en grain. C’était là qu’arrivait l’élévateur à godets qui distribuait le blé dans les différents silos. Mon grand-père, celui de l’arbre, leur vendait son blé. J’ai traversé plusieurs fois le village allongé dans un plateau de céréale : l’équivalent, pour la Mayenne, d’une limo avec piscine. Le blé était versé à travers une grille. Ma contribution à la fortune familiale — à la fortune des deux branches de ma famille — relève de l’incompétence mathématique : devant les petits prismes de blé restés sur les barreaux de la grille, j’avais l’impression que la moitié de la marchandise était restée en suspens, et je m’empressais de les faire tomber dans la fosse, bâtissant à main nue le premier étage de la pyramide de Ponzi familiale.  

L’affaire, longtemps gérée par ma grand-mère, a fini par être vendue. C’est la raison la plus profonde de ma vocation de romancier : la volonté de regagner, par mon travail, une notabilité évanescente, de reprendre à ma façon les établissements Bellanger, cette dynastie patrilinéaire interrompue : mon père n’avait que des sœurs, je n’ai que des sœurs à mon tour. Ça aurait pu marcher, si mon père ne s’était pas laissé séduire par le monde de la grande distribution. Ma grand-mère avait fini par vendre et je me souviens des larmes de mon cousin, le fils de ma tante, désespéré d’assister impuissant au démantèlement de l’empire : le pauvre, le système de primogéniture mâle ne lui laissait de toute façon aucune chance. Je ne me sentais, pour ma part, aucunement lésé : on m’avait donné un nom d’empereur, je trouverais bien à régner, quoi qu’il arrive. 

En attendant la complète restauration de l’une de ses dynasties déchues, le capitalisme familial mayennais a vécu, cette semaine, l’une de ses plus importantes révolutions : le président de Lactalis a donné sa première interview. Il y a même sa photo — une photo récente et non floutée en une du JDD. 

Le 15 août 1945, le jour de la capitulation, les Japonais entendaient pour la première fois la voix de leur empereur à la radio. Le groupe Lactalis occupe dans l’imaginaire départemental une place encore plus incroyable. Descende d’Amaterasu, la déesse du soleil, n’est pas tellement plus prestigieux que de posséder le Chaussée aux moines, ce délicieux fromage à pâte pressée non cuite. Le patron semi-divin réagissait à un scandale sanitaire : la présence de salmonelle dans du lait infantile.  

Ça m’a rappelé la gigantesque usine que j’avais aperçu cet été dans le centre Bretagne. Je suis toujours sensible à la façon dont l’industrie modifie les paysages, et celle-ci était exceptionnellement belle.  Mon usine, je l’ai appris plus tard, était à capitaux chinois : la réponse de la Chine à un grave scandale sanitaire qui avait affecté sa production de lait infantile. L’ouest de la France, aux carrières abandonnées et aux mines épuisées depuis l’époque romaine, était redevenue une région minière — une gigantesque mine de protéines à ciel ouvert.

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