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Les Trois Mont Blancs : le Mont Blanc du Tacul (4248 m) et ses satellites, le Mont Maudit (4465 m) et le Mont Blanc (4810 m). Vue de l'Aiguille des Grands Montets (3,300 m).

La montagne

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J’ai parfois la nostalgie des derniers virages

Les Trois Mont Blancs : le Mont Blanc du Tacul (4248 m) et ses satellites, le Mont Maudit (4465 m) et le Mont Blanc (4810 m). Vue de l'Aiguille des Grands Montets (3,300 m).
Les Trois Mont Blancs : le Mont Blanc du Tacul (4248 m) et ses satellites, le Mont Maudit (4465 m) et le Mont Blanc (4810 m). Vue de l'Aiguille des Grands Montets (3,300 m). Crédits : Godong/UIG - Getty

La première fois j’avais trouvé la montagne terriblement décevante. Ce n’était, tout autour de l’autoroute, qu’un vaste amas de roches cassées, sans neige et sans forme. Ça ressemblait, un peu agrandi, à une allée de garage recouverte de gravillons. Nous étions pourtant dans la vallée de la Tarentaise, sur l’autoroute sur pilotis qui menait à Albertville, la ville des prochains jeux olympiques.  

Les choses avaient bizarrement commencé. Nous nous étions retrouvés à l’arrêt sur l’autoroute à la hauteur de Beaune — je me souviens d’avoir marché entre les voitures devant l’usine géante d’un fabriquant de mousseux. Et nous étions finalement arrivés dans une vallée étonnamment mieux desservie par le TGV que par la neige. Mais la neige a fini par tomber et j’ai pu apprendre à skier. Je crois qu’il ne m’en reste qu’une seule chose : l’odeur de renfermé de mes gants rembourrés.  Je me souviens aussi, le dimanche du retour, de la mort de Gainsbourg : les six meilleures heures d’autoradio de ma vie.  

Je ne suis revenu en montagne que 25 ans plus tard pour une sorte de raid. Il s’agissait d’arriver le samedi avant 17 heures au pied de l’Alpes d’Huez, d’enchaîner ses 21 virages, de dormir un peu et d’escalader le lendemain le Lautaret, le Galabier et La Croix de fer — une partie du trajet devant être effectuée en bateau à cause d’une éboulement sur la rive nord du lac du Chambon. Intermède qui nous permit de disserter sur la mort avec un pompier philosophe. Tout s’est bien passé, en réalité, à 19 heures nous étions dans la voiture et jamais un Burger Charal micro-ondé ne fut plus apprécié que celui-ci que nous mangeâmes dans une aire de repos de l’autoroute A6. 

Il faut faire la part des choses sans doute et pondérer ça par mon taux d’endorphine, mais je n’ai été nulle part plus heureux qu’en montagne. Je me souviens du bonheur de mon chien, à l’époque de mon premier séjour, qui passait ses journées sur le balcon la tête passée dans un jour du bois, la vallée tout autour de lui. J’ai été ce chien dans les derniers mètres du Tourmalet. 

Je ne suis pas certain pourtant d’aimer la montagne. Il y avait, dans les derniers kilomètres, ces grandes conduites forcées noires qui traversaient la route avant de plonger à pic et qui évoquaient des noyades atroces. Il y avait dans la vallée ces grandes usines abandonnées de l’âge d’or de l'hydroélectricité et de l’aluminium.  Il y avait cette grande falaise un peu avant Grenoble — un objet beaucoup trop imposant pour le délicat paysage autoroutier.  Il y avait aussi, à intervalles réguliers, ces inquiétantes voies de détresse destinées à arrêter, dans leurs bacs à sables, les camions fous lancées à pleine vitesse — rare exemple d’un ouvrage de génie civil pactisant avec le chaos du monde.  

Le maximum de déclivité que je supporte, c’est celui de la N118, la longue bretelle qui connecte Paris à l’autoroute de l’ouest — le président Giscard ayant privé Montparnasse de son autoroute. Elle plonge successivement dans les vallées de l’Yvette de la Bièvres, dont les pavillons ressemblent à des chalets, avant sa descente finale sur Boulogne-Billancourt.  On est tout près de la Montée des Gardes de Meudon. Deux kilomètres de montée ininterrompue. La seule route qui, sur ses portions à 9 %, peut évoquer un col en Île-de-France. Mais j’ai parfois la nostalgie des derniers virages. 

J’avais ainsi revécu, à Toulouse, en novembre dernier, mon arrivée au Tourmalet. Il faisait très froid, au-dessus de la Garonne, et on sentait les Pyrénées fantômes dans les grandes masses d’air catabatiques. Des étourneaux aléatoires formaient des grands nuages mais l’eau était lisse comme le meilleur des revêtement routiers. J’avais envie de repartir là-haut. Là où l’asphalte, même l’été, ne fond jamais — l’équivalent, pour les cyclistes, des neiges éternelles. La traversée brutale d’une courte lame de froid, le choc inattendu et doux d’un convexité de la Terre — la forme des cols, c’est celle, réconciliée, de l’hyperbole, celle d’une selle de cheval : on est à la fois au point le plus bas et au point le plus haut, on est, littéralement, en train de chevaucher la Terre, de transformer le paysage en expérience sensible. On sent presque le moment, quand on atteint en chancelant les derniers mètres, où la gravité s’annule. Plus étrange encore, on visualise parfois, dans la ligne qui distingue deux teintes d’asphalte, l’existence fantasmatique des département et des régions — le passage acrobatique d’une administration sur le sol de la Terre.

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