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un avion en vol au-dessus de l'aéroport internationale de Patnaik à Bhubaneswar, en Inde, le 13 décembre 2017

La musique d'aéroport

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À cause de la musique la vie est une erreur : tout est dé-coordonné.

un avion en vol au-dessus de l'aéroport internationale de Patnaik à Bhubaneswar, en Inde, le 13 décembre 2017
un avion en vol au-dessus de l'aéroport internationale de Patnaik à Bhubaneswar, en Inde, le 13 décembre 2017 Crédits : STR / NURPHOTO - AFP

J’attendais une correspondance, l’autre jour, et il y avait de la musique au-dessus de moi — un haut parleur Bose dont le plastique reprenait vaguement la couleur des lames de métal qui imitaient le bois.  

Tout au loin, il y avait une ville que je connaissais pas, de l’autre côté d’une longue colline — il y avait des tours qui dépassaient de ses flancs. Au pied des grandes baies vitrées il y avait des bus rangées en quinconce, des bus super baissés d’aéroports, aux roues invisibles et avec des climatiseurs extra-plats sur leur toits — c’était une ville tropicale. Mon application météo affichait 30 degrés ainsi que l’indication « fumée » là où j’aurais attendu « nuageux ». 

Le terminal domestique de l’aéroport était plein de publicités pour des voitures, et même de voitures véritable, des Suzuki, à l’intérieur desquelles on pouvait s’asseoir un instant : le problème devait venir de là.  Plus loin sur le tarmac des Boeing au nez pointus étaient en phase de remplissage. Des petits trains de conteneurs déposaient leurs wagons tout autour.  

Les bus et les wagons blancs m’ont fait penser à des touches de piano, des touches frappées dans un apparent désordre mais qui menaient, tous les trente ou quarante minutes, au décollage d’un avion. Il y avait toujours de la musique au-dessus de moi. Des notes. Une quantité impressionnante et monstrueuse de notes. 

À cause de la musique la vie est une erreur

Rien ne semblait ici pouvoir interrompre leur flux. Les choses étaient mieux structurées à l’extérieur : les avions finissaient toujours par refermer leurs portes, par découper des objets identifiables dans le flux infini des humains et des choses.  Je déteste la musique.  Cela faisait une éternité que je n’en avais pas écouté. Si on me proposait un univers identique au nôtre, mais où la musique n’existerait pas je dirais oui sans hésiter.  

À cause de la musique la vie est une erreur. Tout est dé-coordonné.  Un grand écran Samsung diffusait sans le son la version locale de Danse avec les stars — impossible, d’ailleurs de distinguer les stars des anonymes.  Personne n’était en rythme, mais c’était l’effet général que faisait la musique par rapport au spectacle du monde.  Le déplacement des choses sur la piste était en fait bien plus agréable à regarder que la musique était agréable à entendre.  

On m’objectera peut-être que ce n’était que de la musique d’aéroport.  Mais je ne pense pas qu’il en existe d’autre : la musique comme vague copie du monde physique, comme tentative hasardeuse de lâcher un peu le monde des objets, des instances séparées, pour aller mordre directement dans la structure cachée du monde. 

La musique comme mauvaise parodie de la science

 À cet égard l’aéroport était plus réussi. Je ne me lassais pas d’observer le mouvement que faisaient les wagons dans les courbes. D’admirer la petitesse des ailes. Le moelleux des roues. La régularité des gyrophares.  La aussi, en fait, on avait bien parodié la nature. On en avait des séquences harmonieuses. 

J’essayais justement de lire un livre de celui qui est peut être le plus grand métaphysicien du siècle passé, Alfred Whitehead. Il faisait remarquer que la croyance la mieux partagée du monde moderne était l’idée de Hume qu’aucun effet ne trouvait sa source dans sa cause : par habitude, on établit des conjonctions. Mais nous savons, au fond, nous en avons l’instinct métaphysique : ce monde est détaché. Il part en morceau dès qu’on l’analyse. Les faits sont têtus et quelle que puisse être les théories qu’on leur soumet ce sont eux qui décident. 

C’est là notre instinct primitif de modernes : nous sommes prêts à laisser les faits décider de tout à notre place, à livrer tous nos systèmes métaphysiques aux saphirs abrasifs des faits élémentaires. Nous sommes muets d’admiration devant la grande hébétude du monde. Whitehead prétend dès lors que la révolution scientifique est une poussée  irrationnelle : à la fois contre la raison trop complète de l’ère scolastique, mais en même temps, plus insidieusement, contre le caractère morcelé et inerte du monde de Hume. Les faits sont têtus, idiots et encore moins rationnels que les Écritures, mais on espère en secret que le morceau, qu’on déchiffre difficilement,  ne sera pas trop mauvais.  Ce qui semblait à peu près à acquis, sur les pistes de l’aéroport.  Ce qui semblait incertain, pour ce qui est de la jungle qui pousse sur la colline, et plus douteux encore pour la ville enfumée qui grossit derrière elle.

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