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fabrication de gâteau avec un blender

La pâtisserie

3 min
À retrouver dans l'émission

J’ai toujours aimé faire des choses répétitives.

fabrication de gâteau avec un blender
fabrication de gâteau avec un blender Crédits : Matt Walford / Cultura Creative - AFP

J’ai essayé de faire un gâteau avant-hier pour fêter le départ d’un ami qui part s’installer sur le bouclier canadien.

J’écoutais, sur cette antenne, une émission scientifique qui parlait des simulations d’univers. Ce sont des sortes de cubes périodiques : quand une particule sort sur le côté elle revient de l’autre, ce qui permet à peu près d'émuler l’infini.

Ça m’a rappelé Pacman avec ses passages incessants d’un bord de l’écran à l’autre — j’ai découvert l'éternité en jouant, pendant des années, à Pacman plusieurs heures par jour.

Je ne sais pas ce que je pouvais attendre d’autre de ses niveaux paranoïaques. Exercer mon cerveau, peut-être. Pour un résultat vraiment moyen : le fait que les 4 fantômes aient chacun leur personnalité m’avait ainsi échappé : le rouge était le chasseur, le bleu et le violet étaient les rabatteurs, le orange, étrangement, cherchait toujours à éviter — ce qui ne le rendait peut-être que plus redoutable. J’étais resté imperméable à cette amorce d’intelligence artificielle. Mais je ne n’étais pas complètement idiot, puisque j’avais réussi à finir les 30 labyrinthes. 

J’ai toujours aimé, en fait, faire des choses répétitives. 

J’ai découvert l'éternité en jouant, pendant des années, à Pacman plusieurs heures par jour

Je me souviens d’un livre de science-fiction où l’un des personnages, qui avait accédé à l’immortalité, passait un millénaire à tourner des pieds de table. Je comprends tout à fait. J’ai passé des après-midis entières allongé par terre dans la salle à manger de mes grands-parents, à regarder, derrière des passementeries en velours, les formes énigmatiques du pied tourné d’un vieux fauteuil.

Mes doigts décrivaient déjà, sur ses tores empilés, des parcours de fantômes. 

Plus récemment je me suis mis à la pâtisserie : toujours le même gâteau, toujours raté, c’est plus fort que moi. Raté parce qu’identique au précédent, je n’arrive pas à changer la recette. Un gâteau au chocolat sans intérêt dans un moule rouge en silicone. Deux ou trois fois par semaines.

Evidemment, avant-hier, l’occasion étant un peu exceptionnelle — je ferai sans doute la même chose pour mes quarante ans et pour mes cinquante ans — j’avais un peu compliqué la recette. Ou plutôt, non : j’ai seulement fait deux fois le même gâteau, pour les empiler.

L’idée, cependant, c’était d'intercaler entre eux un gâteau de Savoie. La spécialité de ma grand-mère, la collectionneuse de meubles aux pieds tournés.

A la radio, une astrophysicienne enthousiaste évoquait sa découverte de Laniakea, le superamas galactique où nous nous trouvions.

C’était assez raccord avec ma pâte jaune — celle du gâteau de Savoie. Laniakea manquait de structure et s’écoulait, dans le temps, comme un grand fleuve informe.

Je voyais tout à fait l’idée. Je la voyais si bien que j’ai raté ma cuisson et que ma génoise, au lieu de former le second étage de mon gâteau spectaculaire, s’est effondrée sur lui comme de la crème anglaise. 

Dix grammes de trop et c’est la catastrophe

Un autre astrophysicien s’est alors mis à parler de variation de densité de l’ordre de 1 % dans la soupe primitive. C’était cela qui donnait naissance aux galaxies. 

Ma sœur, qui comme moi rate beaucoup ses gâteaux — pas sa bûche, cependant, qui était cette année excellente — a longtemps voulu me faire croire que respecter les mesures était indigne d’une bonne pâtissière. 

J’ai fini par découvrir, un jour qu’une amie s’était mise à nous faire, de façon un peu démonstrative, d’authentiques religieuses, qu’elle se trompait largement : la pâtisserie, c’est de la chimie finie.

Un seul grumeau et c’est perdu. Dix grammes de trop et c’est la catastrophe.

Pour moi, c’était trop tard. J’avais basculé du côté obscur : ni balance, ni verre doseur. Des gâteaux que personne ne mange et que, comme avant-hier, je finis toujours par ramener. Mais je suis toujours aussi content de les avoir faits.

C’est mon côté démiurge. Démiurge idiot, mais démiurge quand même.

On s’extasie toujours sur les réglages fins de l’univers, sur le poids des atomes et la couleur des quarks. On espère Dieu derrière la recette.

On oublie que tout ce qui compte pour nous dans l’univers, ma pâte, ma cuisine, la Terre, la Voie Lactée et Laniakea procèdent de l’expansion du même grumeau.

Si Dieu avait été parfait, il n’aurait pas créé le monde, ou bien, pire, le monde serait resté vide et creux comme une religieuse.

Je rate mes gâteaux, c’est une passion bizarre, mais je crois au Dieu de Descartes — un Dieu qui louche et qui pourrait faire que 2 2 égalent 5. Un Dieu qui rate toujours un peu sa recette et qui ne peut pas s'empêcher, comme une manie, de se lancer quand même dans l’aventure catastrophique de la création du monde.

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