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Portrait du philosophe et mathématicien René Descartes (1596-1650).

La philosophie française

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Descartes, un Los Alamos français, la philosophie rationaliste française, le peuple premier de l’atoll de Mururoa : l’idée avait tout pour me plaire

Portrait du philosophe et mathématicien René Descartes (1596-1650).
Portrait du philosophe et mathématicien René Descartes (1596-1650). Crédits : Alessandro Lonati/Leemage - AFP

D’habitude, au déjeuner, je mange des croques-monsieurs pain au levain/tomate devant BFM TV — j’adore le duo que font Karine de Ménonville et Ronald Guintrange. Si j’étais dépressif, je crois que je les considérais déjà comme des amis, mes amis du midi. Je connais déjà toutes leurs mimiques et j’adore leur ironie légère.  Je suis peut-être déjà dépressif. Ou simplement écoeuré : je ne peux plus manger, depuis une semaine, un seul croque-monsieur pain au levain/tomate.  C’est les deux ans du 13 novembre, il est peut-être temps, je crois, de me désolidariser d’un média dont la finalité dernière est de permettre au terrorisme de recevoir une bonne exposition médiatique. 

C’est ainsi que je me suis retrouvé à manger un sandwich BLT — bacon, laitue, tomate — devant un cours du Collège de France sur le rationalisme français.  C’est un sujet qui me passionne et qui me désespère.  J’ai longtemps rêvé de posséder les trois tomes de Descartes en classiques Garnier, pleine de lettre au père Mersenne au père Mesland et, on voit venir l’horrible blague de khâgneux, de lettres au père Noël. J’avais trouvé, pourtant, les pages célèbres sur le morceau de cire terriblement ennuyeuse. Mais je savais, confusément, qu’il existait, quelque part dans les notes de bas de pages, comme il y avait de la radioactivité sous le radier de Tchernobyl, de la métaphysique véritable, et que Descartes, si pénibles que soient mes cours de philosophie, avait été, un jour, la vie de la métaphysique elle-même. La bombe atomique, d’ailleurs, aurait explosé une première fois dans le cogito —  selon le fameux mot de Heidegger. Descartes, un Los Alamos français, l’idée avait tout pour me plaire, et c’est je crois ce qui m’avait donné envie de devenir philosophe.  

La philosophie rationaliste française : le peuple premier de l’atoll de Mururoa. J’ai fini par acheter, quasiment par patriotisme, une très belle éditions en fac-similé d’une Vie de Monsieur Descartes. Descartes, un fétichisme français : on lui a ainsi fait dédicacer en grosses lettres noires les tranches des onze tomes de l’édition du quadricentenaire. Notre philosophe officiel possédait même, nous avait appris notre prof de terminale, une abréviation officielle : DK, comme Donkey Kong. 

Tout cela est charmant et un même temps un peu triste.  Car je savais que la France avait bifurqué, à un moment, de la philosophie à l’histoire de la philosophie. Nous étions devenus de brillants herméneutes de la philosophie allemande, de grands spécialistes de la pensée antique et médiévales, des lecteurs assidus de Descartes et Malebranche. Même notre dernier grand philosophe à l’export, Michel Foucault, ressemblait plus à un historien qu’à un vrai philosophe. 

Chose étrange, la France serait devenue modeste et exégétique. Conservatrice, plutôt que moderne. Le pays de Descartes ne saurait plus fomenter de nouvelles révolutions philosophiques. Mais il aurait gardé, malgré tout, un forme d'orgueil. L'orgueil rationaliste. Je me disais cela devant ma petite vignette vidéo. L’un des livres de philosophie que je préfère était justement cité : Nécessité et contingence, de Jules Vuillemin, le maître de Bouveresse. Un voyage éblouissant à travers l'histoire de la philosophie. Seulement cela ? Pas tout à fait. En classant les différents systèmes philosophiques en fonction des réponses qu’ils ont apportés à une vieille énigme grecque, l’aporie de Diodore, Vuillemin esquissait sans doute le prochain mouvement de la philosophie française — son retour possible à la philosophie systématique, après deux siècles d’abstinence, l’un provoqué par la terrible grandeur de la philosophie allemande, l’autre par les épineux arguments sceptiques des philosophes analytiques.   

À ce sujet, je crois que Russell, l’inventeur de la philosophie analytique, a tout dit, dans l’Histoire de mes idées philosophiques, quand il se souvient de ses années de jeunesse où, jeune hégélien perdu dans Paris, il avait vu Louis Couturat, le représentant officiel du rationalisme français de l’époque, qualifier l’un de ses premiers essais de “petit chef d’œuvre de dialectique subtile”.  “Il ne me semble aujourd’hui, note perfidement Russell, n’être que pure absurdité ». Et il ajoute : « j’avais un optimisme presque incroyable quant au caractère définitif de mes propres théories ».  Si le portait de Couturat est cruel, cette vision de Russell en Alain Badiou est assez amusante. Mais je ne suis pas tout à fait certain que les choses, en 2017, aillent aussi mal qu’il y a un siècle. Je sais que ce qui distingue la philosophie continentale de la philosophie analytique, c’est aussi la question de l’héroïsme intellectuel. Et c’est peut-être cela, plutôt que le rationalisme, l’héritage principal de Descartes en France.  Il va bien finir par se passer quelque chose.

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