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Dans le contexte de la grève générale de mai 68, les poubelles se multiplient et envahissent les trottoirs parisiens.

La poubelle du métro Châtelet

4 min
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Nos villes seront bientôt aussi sûres que si nous les avions construites dans la poubelle géante du métro Châtelet.

Dans le contexte de la grève générale de mai 68, les poubelles se multiplient et envahissent les trottoirs parisiens.
Dans le contexte de la grève générale de mai 68, les poubelles se multiplient et envahissent les trottoirs parisiens. Crédits : BERNARD ALLEMANE / INA - AFP

Les attentats de Nice, de Berlin et de Barcelone ont fait exploser le carnet de commande de l’entreprise bordelaise Blocstop, qui conçoit et qui commercialise des blocs de bétons. Toutes les municipalités qui organisent des événement publics ou qui possèdent des rues piétonnes s’équipent. La société Blocstop est devenue, en un an à peine, le leader français du marché, grâce à deux innovations, l’une commerciale — ses blocs sont proposés à la location longue durée, plutôt qu’à l’achat, et c’est Blocstop qui vient les installer lui-même —, l’autre esthétique — ses blocs sont plus jolis que ceux de ses concurrents : malgré leur poids, supérieur à la tonne, et leur résistance éprouvée aux impacts de véhicules, ils intègrent, à mi-hauteur, un léger rétrécissement, qui leur donne l’aspect plaisant des bouteilles de Coca ou des personnages Duplo. Plus encore, ils peuvent être équipés de toutes sortes d’accessoires : poubelles, bandes réfléchissantes, signalétiques diverses. Et évidemment, killer application, ils peuvent servir de support publicitaire.

Blocstop, le JC Decaux de l’âge terroriste

J’appartiens à une génération qui a vu disparaître, à l’été 1995, les poubelles publiques, trop susceptibles de cacher des bombes artisanales. Il y a eu, avant que ne s’impose, compromis toujours d’actualité, des porte-sacs transparents, toute une période de transition où des cartons, dans le métro, faisaient offices de poubelles. Mais on a aussi vu apparaître, au bout du grand trottoir roulant de la station Châtelet, dans l’une des salles d’échanges les plus fréquentées d’Europe — solution apparemment unique — une poubelle blindée, énorme et cylindrique.

Elle m’a toujours évoqué la ligne Maginot : quelque chose de colossale, de rationnel, aussi, et d’absolument vain.

La ligne Maginot est restée à peu près intacte, et la poubelle blindée, après 20 ans, est toujours là, anachronique, comme un morceau d’enceinte médiéval dans un parking souterrain.

Mais les fortifications des villes, après deux siècles d’arasement systématique, sont en train de réapparaître, sous la forme polie du contrat de location longue durée à vocation publicitaire.

L’esplanade de la Tour Eiffel sera ainsi bientôt protégée par un grand mur de verre — gag assez drôle, si l’on se souvient, de l’existence, à l’autre bout du Champ de Mars, d’un horrible petit temple consacré à la paix, dont les écrans, depuis longtemps éteints, faisaient défiler le mot “paix” dans toutes les langues du monde, et dont les parois en verre, sur lesquelles on avait gravé le même mot, à la manière d’un numéro d’immatriculation méticuleusement sablé sur les vitres d’une voiture, serviront peut-être, comme on a bâti nos villes médiévales avec les ruines des monuments de la Pax Romana, de matière première pour l’édification de la nouvelle enceinte.

Nos villes seront bientôt aussi sûres que si nous les avions construites dans la poubelle géante du métro Châtelet.

La guerre asymétrique glissera autour d’elles, comme la foule distraite des voyageurs glissent, là-bas, autour de l’idée repoussante de la mort.

À chaque nouvelle attaque, on renforcera seulement le mur de protection, déplaçant les créneaux mobiles fournis par la société Blocstop. Une société dont le magazine économique Challenge qualifiait cet été les blocs de petites pépites made in France.

Sa visibilité économique est en tout cas excellente. On peut imaginer son rachat par un groupe de BTP, ou par JC Decaux, dont elle est devenue, je l’ai dit, le concurrent direct dans le domaine du mobilier urbain.

Je parierais plutôt sur une croissance organique, qui se concluerait, en toute logique, par une fusion avec la société CLI — Concrete Layer Innovation — qui fabrique les plus gros blocs de béton qu’on coule aujourd’hui, les merveilleux Accropodes, des blocs de 25 tonnes qui mériteraient, chacun, d’être exposés dans des musées, mais qu’on préfère, hélas, jeter en mer.

On a tous vu ces jetées artificielles, faites de ces grand blocs de bétons empilés — sorte de version chaotique, mais humaines, des orgues de basalte de la Chaussée des Géants.

Or j’ai découvert que, malgré l’apparent chaos de leur appareillage, ces blocs de béton étaient en réalité savamment agencés, au moyen de tout un ensemble de techniques d’imagerie radar et de simulation 3D, qui sont l’autre fierté du groupe CLI, techniques qui leur permettent d’anticiper les mouvements de la mer et leur érosion inévitable.

Imaginons, un instant, ce que pourrait donner l’usage de ces techniques en milieu urbain : nos sympathiques Blocstops, dotés d’une intelligence inédite de leur environnement et d’une appréhension native de la complexité du monde, intégreraient sans mal la panoplie de la smart city, et repousseraient joyeusement les assauts asymétriques du terrorisme — comme si la poubelle du métro Châtelet était devenue vivante.

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