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L'alcool

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À retrouver dans l'émission

Il faut que je vous parle de mon problème avec l’alcool.

Pour résumer grossièrement, mon problème est le suivant : la France, pays de grande culture viticole, n’est pas un grand pays d’alcooliques. Si vous me voyez venir, et pensez que j’oppose une saine consommation de vin aux abrutissants binge-drinkings des pays du nord, du sud et de l’est, si vous faites partie de ceux qui, un peu orthorexiques, se forcent à boire un verre de vin par jour car vous avez lu une étude qui parlait d’effets bénéfiques indéniables sur la santé, eh bien, vous n’y êtes pas du tout. Je dirais même que vous vous êtes un peu fait avoir.

L'acculturation de l'alcool

Je crois au miracle français. Les effets bénéfiques sur la santé sont possibles, les 40 000 ou 60 000 morts par an imputables à l’alcool sont réels. On pourrait m’objecter que la culture française de l’alcool, c’est de boire avec modération. Oui. Enfin, j’étais à un mariage l’autre jour et ce n’était pas frappant. Je ne crois pas, en fait, à la culture de l’alcool. Elle a existé. J’ai assisté, enfant, à son ultime agonie : il y avait encore des brocs de vin rouge à la table des maîtres, à la cantine. Du vin du Languedoc, cultivé dans la plaine avant qu’on arrache les vignes pour faire passer des autoroutes. Mon grand-père buvait, à table, le cidre qu’il fabriquait. Un liquide infect et quasi-solide tellement il y avait de dépôt. C’était ça, en France, la culture de l’alcool. Les derniers vestiges d’un monde où ne pas boire d’eau, c’était une sorte de vaccination contre le choléra. On est sorti de ce monde, on a renoncé au baptême, à la vie dans les fermes, aux chevaux dans les rues. On a tué le vieux monde. Partout, sauf dans un seul domaine, celui qui concernait la consommation ritualisé d’un psychotrope cancérigène. C’est un peu bizarre, non ? La culture de l’alcool ressemble en fait beaucoup à une acculturation. L’apéro-saucisson et le pastis vendus l’été, dans les allée centrales des supermarchés, par bouteilles de deux litres en carton de six, ne sont pas des vestiges du monde ancien, mais des innovations marketing. Rares sont les jeunes hommes à ne pas avoir collectionné les sous-bocks, les tubes en carton des bouteilles de whisky, les mètres de bières exotiques. J’ai possédé certains de ces objets, dans ma chambre, avant même d’avoir consommé de l’alcool. La loi Evin a fait l’objet d’un détournement consenti et systématique. L’alcool est sorti des écrans de télé pour resurgir directement dans les chambres d’enfants.

L'alcool, fatalisme industriel

Je vois monter un soupçon de puritanisme. Oui, je l’admets, et ceci bien avant d’être utilisée comme un outil anti-islam, la question de l’alcool est en France une question religieuse. La France a de l’alcool, mais pas d’alcooliques, car c’est un pays de tradition catholique, où arrêter de boire, au lendemain d’une fête, en envoyant quelques textos désolés et repentants à ses amis, vaut à peu près le sacrement de la confession : l’âme, nettoyée, peut repartir à l’attaque du continent liquide. Rien de cela aux Etat-Unis, par exemple, où la chose a été surexploitée dans les séries. L’alcool, là-bas, en terre puritaine, tient lieu de prédestination. Il y a les damnés et ceux qui ont la grâce, et cela dépend assez peu des actions qu’on entreprend. Pour caricaturer, un alcoolique américain ce n’est pas forcément quelqu'un qui boit. C’est même plutôt l’inverse : on le reconnaît à ce qu’il ne boit pas. Il a l’alcoolisme en lui, et même le Dieu qui le console, dans les réunions d’alcooliques anonymes qu’il fréquente, et qui sont la dernière grande hérésie chrétienne, n’y peut pas grand chose. Pour un Français, évidemment, c’est une doctrine insupportable : on a rasé Port-Royal des Champs pour moins que ça. Mais j’ai comme un doute, en fait, sur notre liberté réelle face à l’alcool. Le secteur de l’alcool, en France, c’est-à-dire celui de l’extraction industrielle d’un psychotrope et de sa transformation en un produit de culture, représente un part déterminante de notre PNB. L’alcool, c’est juste après l’aéronautique, le produit que la France exporte le mieux. L’alcool, ce n’est pas un problème de santé publique, mais de balance commerciale. Et je soupçonne le marché intérieur, l’immense hinterland de l’apéro et de la fête, de servir à pérenniser l’outil industriel les années où les taux de change contraignent trop les exportations. La culture de l’alcool, en France, est un fatalisme industriel.

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