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Des photographies collées par l'artiste JR pour le projet "Inside Out" du palais de Tokyo, le 8 novembre 2013.

L'art officiel

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Le Street Art est devenu le nouvel art officiel.

Des photographies collées par l'artiste JR pour le projet "Inside Out" du palais de Tokyo, le 8 novembre 2013.
Des photographies collées par l'artiste JR pour le projet "Inside Out" du palais de Tokyo, le 8 novembre 2013. Crédits : CITIZENSIDE / DENIS PREZAT - AFP

Les rapports entre la France et l’Allemagne, ou la dialectique aristotélicienne du léger et du lourd appliquée à la géopolitique. 

Tout le monde connaît l’histoire du mot "vasistas" : qu’est ce que c’est que c’est que cette fenêtre ? Was ist das ? Proverbial condensé de lourdeur germanique. La toute aussi fameuse légèreté française possède également son histoire drôle : « Ha-ha ! » se serait écrié le dauphin devant un saut-de-loup, c’est cela qui doit m’empêcher de passer ! Les courtisans, émerveillés par l’anecdote, rebaptisèrent aussitôt tous les fossés de leurs parc de ce nom drolatique : des ha-has.  Ha-ha, was ist das ? a dû se dire la Wehrmacht devant la ligne Maginot, c’est cela qui doit m’empêcher d’envahir la France ? Passons plutôt par les Ardennes.  

Une vraie dialectique, avec renversement possible de ses termes. La victoire militaire  de 1918 sera ainsi une défaite totale sur le plan esthétique : il en coûtera 36 000 affreux monuments aux morts à la France, des monuments enjolivés d’allégories et de guirlandes d’obus, de soldats morts et de républiques aux seins nues. C’est un diktat autrement plus cruel que celui du Traité de Versailles : la France peut garder ses canons, mais pas son ironie.  On m’objectera qu’il y a eu le surréalisme. Mais j’ai l’impression que les poèmes d’André Breton sont aujourd’hui moins populaires que ces ready-made républicains pleins de prénoms exotiques gravés dans le marbre : tous les bébés s’appellent aujourd’hui Anatole. 

Réinvention de l'art officiel français

Notre définition de la beauté : un parapluie présidentiel près de la tombe du soldat inconnu, notre grande table de dissection démocratique.  Et on n’attend plus qu’une chose d’un grand écrivain : sa panthéonisation rapide. J’ai à ce propos une excellente nouvelle : l’art officiel français est en train de se réinventer ici même, au Panthéon. Je veux parler de l’exposition récente, sur la façade du temple imbécile, des portraits de plusieurs centaines d’anonymes — un photocopillage soigneux de l’état civil. Temple imbécile : disant cela, en ironiste distingué, en voltairien tardif, je suis encore rattrapé par la puissance de l’institution — de toute institution, celles-ci n’existant que dans les rapports qu’on se crée avec elles. Se moquer du Panthéon, c’est encore adresser, à voix basse, une petite allusion au fait, s’il le faut, qu’on ne dirait pas non.

Maudites institutions ! La colonne Vendôme, depuis que Courbet l’a renversée, a un grand homme à chaque bout, son adversaire et son promoteur, l’un venant occuper la place de l’autre à son sommet en fonction des alternances politiques ou de l’humeur des passants. C’est mon moment préféré dans L’Homme sans qualités, de Musil : Ulrich, ce dandy impeccable, ce punk autrichien, est reçu par l’Empereur et on assiste, à mesure qu’il avance vers lui en jugeant sévèrement le ridicule de la monarchie, la faiblesse des décors, la laideur des costumes, à l’effondrement de son ironie. La scène se conclut par un cruel : ça existe. Oui, ça existe, il faut bien s’y habituer car cela nous survivra sans doute.  

Après l’Etat-ingénieur et l’Etat-stratège, il faudrait peut-être inventé l’Etat-artiste

Alors je ne peux que saluer le réalisme de JR. La puissance de sa proposition esthétique. Il est le meilleur d’entre nous. Le plus viennois, le plus sérieux, le plus prussien d’entre nous. Il a accepté, de façon sacrificielle, qu’il n’existait au fond qu’un seul art en France, un art officiel. D’ailleurs après l’Etat-ingénieur et l’Etat-stratège, il faudrait peut-être inventé l’Etat-artiste. Il ne lui a pas été facile d’exister, son parcours a été encore plus chaotique que celui de l’artiste moyen, ce ressortissant de la petite bourgeoisie se battant au corps à corps contre les plafonds de verre de l’académisme. L’Etat artiste a traversé bien des épreuves. Il a dû accepter de frapper des pièces de dix francs dessinées par une pionnier grandiloquent de l’abstraction lyrique — mettez au moins une grue, par pitié, Monsieur Mathieu ! Il a dû faire semblant de trouver le concept d’outre-noir intéressant. Il a dû aller voir tous les films de Depardon et lire les livres d’Orsenna. Mais il y est arrivé. Il a enfin vu la lumière : une génération de jeunes artistes enfin compréhensibles et populaires. Des artistes qui, comme lui, aiment les idées simple : liberté, égalité, fraternité. Des artistes si imprégnés des idéaux démocratiques qu’il considèrent que la rue était une galerie d’art et que la ville nue vaut bien un musée. Et c’est ainsi que le Street Art est devenu un art officiel. Mourir pour la patrie, peut-être pas, mais finir accroché sur un grand collage patriotique, ça donnerait presque envie.

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