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Le site préhistorique de Lascaux II, Montignac, en Dordogne.

Lascaux

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Le grand troupeau mécanisé qui traversait le tunnel se voyait soudain doté de la sauvagerie inexplicable de la Salle des Taureaux.

Le site préhistorique de Lascaux II, Montignac, en Dordogne.
Le site préhistorique de Lascaux II, Montignac, en Dordogne. Crédits : LIONEL LOURDEL / PHOTONONSTOP - AFP

J’ai écouté dimanche soir, en rentrant de Normandie, une émission sur Lascaux. J’ai ainsi appris que les premiers experts dépêchés sur place, après l’apparition des fameux champignons iconoclastes, venaient du monde des sous-marins, et qu’ils avaient tenté de rétablir dans la grotte l’atmosphère confinée qui régnait dans leurs habitacles stratégiques. Cela aurait apparemment aggravé les symptômes, en coupant la grotte d’un certain nombre d’échanges nécessaires à son équilibre climatique.

L’avenir de la grotte apparaissait d’un coup assez sombre, et celui de l’Humanité encore plus : si la minuscule grotte posait d'insolubles problèmes de conservation, celle de l’espèce intelligente qui en était sortie n’était pas très bien engagée, dans une atmosphère elle aussi en pleine dégénérescence.

Un préhistorien mentionnait justement un paradoxe soulevé par George Bataille, celui de la non-représentation de la figure humaine au moment décisif de la naissance de l’art — comme si la disparition de l’homme était actée dès l’origine, mais seulement retardée, pour rendre le supplice plus beau, les civilisations plus expressives, la tragédie plus cruelle.

J’ai en tout cas eu un écho instantané du paradoxe car la radio s’est coupée nette, à mon entrée dans le tunnel de La Défense — autre monument sans représentation humaine.

Le grand troupeau mécanisé qui traversait le tunnel, se voyait soudain doté de la sauvagerie inexplicable de la Salle des Taureaux.

Je ne m’étais jamais senti aussi seul dans une voiture. La solitude de l’archéologue face aux ruines inexpressives d’une civilisation inhumaine.

Il me revenait d’essayer de comprendre pourquoi ceux qui avaient construit ce tunnel avaient négligé la représentation humaine : à quel destin sublime se sentaient-ils prédestinés, à quels esprits animaux avaient-ils remis leurs âmes, vers quel Valhalla automobile se dirigeaient-ils, pour négliger aussi effrontément leurs incarnations humaines provisoires ? La réponse était probablement au-dessus de moi, dans la cité sur dalle, dans la ville réconciliée de La Défense où, par la magie de la ségrégation des flux, les hommes et leurs prédateurs mécanisés avaient essayé de vivre en harmonie.

La ville moderne était une forme de transcendance, une expérience mystique dont le déroulé était facile à retranscrire : pour que des hommes, tout au bout du temps, parviennent à vivre, en plein ciel, dans des cellules d’habitations transparentes, il fallait qu’ils aient traversé les longs tunnels de la logistique, qu’ils aient offert leurs vies en sacrifice aux embouteillages, qu’ils aient respiré les vapeurs d’encens des particules fines et des benzènes cancérigènes. Ils auraient alors gagné leur accès à la dalle, à la prairie immense, aux jardins suspendus de l’EPAD.

Le pari était au fond le même qu’à Lascaux. Au Lascaux chamanique, comme à ses répliques modernes : quand l’air y était devenu irrespirable, on avait construit un Lascaux 2, puis quand celui-ci s’était à son tour trouvé surpeuplé, victime de son succès, on avait imaginé un Lascaux 3, un Lascaux itinérant. On en est aujourd’hui à Lascaux 4, et cela pose évidemment un problème, non pas d'authenticité, nous n’en sommes plus là, mais de viabilité générale de la méthode — celle de ce saut mystique que nous espérons toujours pouvoir faire à travers le plafond noirci du tunnel pour atteindre le paradis de la dalle. Car c’est un saut dont nous avons pris l’habitude : à chaque grande crise écologique ou énergétique, nous avons toujours trouvé, comme par miracle, une Terre de remplacement : la seconde Terre des énergies fossiles, au moment où nous avons commencé à manquer de bois, la terre de la fission nucléaire, au moment où les énergies fossiles ont menacé de nous engloutir, et enfin, notre Lascaux 3 : celui d’une planète itinérante, d’une arche interstellaire, puisque, définitivement, cette planète-ci nous désespère. Mais comment s’assurer de la qualité de l'atmosphère future de celle-ci, si nous ne sommes pas capables, ici et maintenant, de contrôler celle de Lascaux ?

On comprend mieux, soudain, ce réflexe fou qui a conduit les conservateurs de Lascaux à confier, dans la panique, son destin à ces grands spécialistes de la disparition de l’humanité que sont les architectes de la dissuasion nucléaire.

Dans le même temps, un architecte un peu espiègle, Bernard Saillol, construisait de l’autre côté de la Vézère un petit lotissement post-moderne, dont chacun des pavillons reprenait la forme d’une colonne tronquée, façon peut-être plus délicate de nous acclimater à nos futures ruines — notre Lascaux 4, si nous n’y prenons pas garde. La colonnade pointe d’ailleurs directement dans la direction de la grotte, notre laboratoire de survie pariétal.

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