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Carte geographique de l'Autriche avec le noms des principales villes et des pays frontaliers. Chromolithographie de 1936.

L'Autriche

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Je ne suis jamais allé en Autriche et mon Autriche ressemble évidemment à une caricature.

Carte geographique de l'Autriche avec le noms des principales villes et des pays frontaliers. Chromolithographie de 1936.
Carte geographique de l'Autriche avec le noms des principales villes et des pays frontaliers. Chromolithographie de 1936. Crédits : ©Lee/Leemage - AFP

Il y avait un poster de l’Autriche dans ma classe de musique au collège. Ça devait être pour évoquer Mozart. On voyait une vallée encaissée, verdoyante et paradisiaque. Un lieu coupé du monde mais doux comme l’intérieur d’une poche. Une poche avec une église de bois au fond, comme une petite pomme de pin qu’on aurait ramassé en forêt. Un lieu enclavé comme était enclavé le film Sisi quand il passait à la télé entre Noël et le jour de l’an.  

Cette image avait quelque chose de réconfortant. On était loin là-bas des sons râpeux de nos flûtes, loin du gris permanent des banlieues parisiennes. Notre professeur de musique était gentiment de droite. Il nous disait que les flûtistes professionnels avaient bien le droit d’avoir des flûtes en or, il nous disait aussi, ça m’a marqué car rien n’a réussi depuis à me convaincre qu’il avait tort, qu’on vivait un époque merveilleuse, la plus belle que le monde ait connu. 

Nous sommes un quart de siècle plus tard et les choses n’ont pu que s’améliorer. Nous vivons dans une sorte d’Autriche temporelle, dans une profonde vallée historique.  Le poster me mettait pourtant mal à l’aise. C’était exagéré sans doute, mais je la trouvais raciste. Raciste à l’encontre de toute la terre. C’était si beau que ça provoquait un sentiment de rejet du monde : il ne pouvait rien exister de valable au-delà de ces montagnes. Cette petite vallée d’un pays sans la mer avait la cruauté d’un animal sauvage — une cruauté géographique.  C’était peut-être à cause de Jorg Haider. Le plus joli nazi qu’on ait vu depuis la fin de la guerre — jusque dans sa mort à la James Dean du côté de Klagenfurt.  

Je ne suis jamais allé en Autriche et mon Autriche ressemble évidemment à une caricature.  Mais j’en possède une autre, une Autriche mentale elle aussi, celle de Peter Handke.  La première fois que j’ai lu un livre de lui c’était absolument par hasard. J’avais passé une semaine dans une résidence avec piscine au bord de la Méditerranée. La mer était à plus d’un kilomètre et il fallait passer successivement sous une voie ferrée et sous une autoroute. C’était des vacances en famille mais je n’aurais jamais dû venir, j’étais trop vieux, trop seul, trop pauvre. Je ne me suis jamais senti plus seul et plus pauvre que cet été-là sur la Côte d’Azur. Une expérience abominable. Sauf que j’avais emporté avec moi un gros livre de l’écrivain autrichien — La perte de l’image, le récit, par ailleurs plutôt incompréhensible, d’une sorte de fuite à travers les sierras espagnoles. C’était étrangement ennuyeux, mais un peu moins que la piscine. Ça m’a sauvé mon été 2004.  

Peter Handke était devenu soudain mon écrivain préféré. Ça a duré un an ou deux. Et puis j’ai arrêté de le lire. Des choses qui m’avaient enchantées autrefois me tombaient soudain des mains.  Il y avait eu peut-être l’affaire Milosevic — son soutien incompréhensible à Milosevic jusque dans sa cellule de prison. Mais je ne crois pas que ce soit ça. C’était à la limite moins scandaleux qu’énigmatique. Et Peter Handke avait toujours été énigmatique.  

Il m’était arrivé plutôt quelque chose de typiquement handkéen : une métamorphose. Les personnages de Peter Handke sont des gens qui partent. Sans qu’il leur soit en apparence rien arrivé. Peter Handke lui-même était parti. Il avait quitté sa Carinthie natale et la Vienne de ses années de gloire théâtrale pour aller s’installer en banlieue parisienne.  À Chaville, précisément, entre Meudon et Vélizy. Ça a toujours été l’un de mes lieux préférés. C’est là qu’il a situé l’intrigue, la non-intrigue de l’un de ses plus grands livres, Mon année dans la baie de personne. Cette baie, c’est le grand vide que dessine la forêt de Meudon aux portes de Paris. C’est là que j’ai situé l’enfance du héros de mon premier roman. Cette forêt et les villes alentours : un mélange de mystère profond et de secret défense. L’un des foyers de l’aéronautique et de l’électronique française. Le berceau du Minitel et la soufflerie du Testament de Monsieur Pump.  

Peter Handke raconte encore cela dans son dernier livre. Les champignons et le bruit des hélicoptères. La mousse humide et les lumières de la mégalopole.  Il a résolu, ici, l’impossible équation autrichienne, l’énigme de mon poster : c’est une vallée véritable, envoûtante et parfois presque alpine mais c’est une vallée urbaine et par certains aspects — aspects qu’il sait toujours plus souligner — à peine plus qu’un parc. C’est, si l’on veut, le lieu romantique absolu.  Soit précisément l’inverse d’un paradis réactionnaire.

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