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Man and woman and child in a suburban neighbourhood. November 1969

Le bruit rose

5 min
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L'époque est à la nostalgie du monde industriel.

Man and woman and child in a suburban neighbourhood. November 1969
Man and woman and child in a suburban neighbourhood. November 1969 Crédits : WATFORD/Mirrorpix - Getty

Avez-vous remarqué, ce petit engrenage sur le boîtier de la montre Apple ? Comme une résurgence inattendue du monde industriel, de ses protubérances sautillantes, dans celui, lisse et plat, du silicone. Qui est le successeur autoproclamé de Steve Jobs ? Un constructeur de voitures, de trains et de fusées. Avez vous remarqué, aussi, la victoire de Trump, l’année dernière, grâce aux cols bleus de l’Ohio et de la Pennsylvanie ? Ou bien ce climax de la présidentielle du printemps, atteint sur le parking de l’usine Whirlpool d’Amiens ? Notre époque est à la nostalgie industrielle.

Couffin connecté

Les ateliers de design du groupe Ford ont récemment imaginé, à la destination des enfants du nouveau millénaire et de leurs parents nés un peu après les grands chocs pétroliers et en plein effet de serre, un berceau qui simule le calme engourdissement des voyages en voiture à travers les banlieues orangées des grandes métropoles. Un moteur simule, sous le délicat couffin, les vibrations somnifères de la route tandis que des leds, sur la couronne d’un délicat baldaquin, imite le lancinant passage des lampadaires et leurs jeux d’ombres hypnotiques. Mieux encore, le berceau diffuse, grâce à une application dédiée, des enregistrements apaisants des bruits de la route : “c’est comme cela que mes parents m’endormaient, autrefois, vers la fin de ce siècle que tu n’as pas connu, mais qui était si beau, le siècle des autoroutes, des murs anti-bruits et des embouteillages.”

Neige cathodique

La civilisation du numérique semble vivre là une intéressante crise de croissance. L’une des dates possibles, pour dater son apparition — et avec elle celle de notre sortie progressive des paradigmes du monde industriel — pourrait être 1984, date de lancement du premier Macintosh, et surtout année de parution du premier roman de William Gibson, Neuromancer : l’histoire d’un hacker piégé dans le cyberspace. C’est l’invention d’un genre, le cyberpunk, équivalent contemporain de ce qu’aura été le romantisme pour l’ère industrielle : une exagération horrifiée et complice des sortilèges du temps. Le roman s’ouvre sur une métaphore célèbre et programmatique : “Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors-service”. De la neige cathodique. Le bruit blanc des vieux téléviseurs. Voilà le ciel, un peu avant la naissance d’internet et de son monde fluoté, défilant, abyssal. Ceci tuera cela, écrivait Victor Hugo, prédisant la victoire du livre imprimé sur les livres des pierres des cathédrales. Les téléviseurs, derniers vestiges du vieux monde analogique, basculeront en mode veille avec l’arrivée d’internet et finiront, éventrés pour leur cuivre, sur les trottoirs des villes. Cet émetteur hors-service du premier roman de l’âge numérique, du premier roman sur les mondes virtuels, c’était d’une certaine façon l’univers lui-même, l'ancien monde des objets et des choses, des ports et des usines, des télé japonaises et du faisceau hertzien. Cette neige cathodiques était tombée à l’aube des temps ; ce que captaient nos vieux téléviseurs, c’était la lueur lointaine du fond diffus cosmologique, quand particules et antiparticules luttaient encore pour l’existence dans la soupe primordiale, juste après le big-bang. C’est comme cela, enfant, que j’aimais d’ailleurs imaginer ce spectacle : comme une lutte épique entre les points blancs et les points noirs. De l’Heroic Fantasy minimaliste, plutôt que de la SF. Ce bruit n’était d’ailleurs pas tout à fait blanc et la preuve la plus sûre tient au fait que nous existons : d’une façon ou d’une autre, quelque chose est venue briser la symétrie parfaite, le fade horizon statistique initial. Des irrégularités qui donneront des galaxies. Des galaxies qui se rempliront d’étoiles brûlantes, puis de planètes tièdes et de rochers froids entre lesquels de l’eau liquide coulera éternellement.

Bruit rose

Les acousticiens parlent de bruit rose pour définir cette évolution du bruit blanc vers quelque de plus structuré. C’est le bruit de la pluie qui tombe ou de l’eau qui dévale un torrent. C’est un bruit un peu plus humain que le neutre absolu du bruit blanc. On trouve, sur internet, des centaines de vidéos qui proposent des tunnels de bruit rose, pour se relaxer ou pour endormir son enfant. Des vidéos qui atteignent parfois les dix heures et qui pourraient être la bande-son de l’ère numérique. Le bruit des chutes d’eau en cascade des fermes de serveur qui font tourner la grande machine numérique — la machine de la fin de l’âge des machines. Mais j’ai fini par tomber, de liens en liens, fasciné par ces vidéos immobiles, sur une nouvelle famille de bruits. Non plus des bruits générés de façon automatique à des seules fin de relaxation, mais des bruits venus du monde réel, bien que sélectionnés encore pour leur apaisante régularité. Ce sont des bruits d’avions, de train ou de moteur de bateau, et les vidéos qui les illustrent sont celles de ces objets, énormes et fascinants, qui encapsulent une certaine apogée du monde industriel, et qui nous ramènent tous à l’âge des machines, dans notre très vieux et très confortable berceau.

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