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Illustration numérique de cellules de cancer de la thyroïde.

Le cancer

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Le cancer, c’est cette maladie qui vient de s’attaquer à deux de nos grandes vedettes médiatiques.

Illustration numérique de cellules de cancer de la thyroïde.
Illustration numérique de cellules de cancer de la thyroïde. Crédits : KATERYNA KON / SCIENCE PHOTO LIBRA / KKO / SCIENCE PHOTO LIBRARY - AFP

Je me souviens précisément de la manière dont le Sida m’est apparu, en 1986.  Il y avait, dans le fond de ma classe de CP, un petit lavabo où on venait vider l’eau des pots de peinture. Deux filles de ma classe avaient trouvé là un verre un peu sale, et prévenu tout le monde que le verre avait le Sida. Je n’y connaissais pas grand chose mais j’avais trouvé ça débile. Comme quand l’apparition du verbe « semer » au tableau avait fait éclater tout le monde de rire : la classe avait cru que la maîtresse avait écrit “aimer”.

L’amour faisait donc encore rire, en 1986 : il était temps que le Sida apparaissent et emporte avec lui la révolution sexuelle. Oui, j’étais très houellebecquien, en 1986.  Je prends conscience, pourtant, avec le recul, du merveilleux biblique de la scène : semer ou s’aimer, c’était peut-être pareil, ou plutôt c’était parce que cela avait cessé de l’être que Dieu avait jeté sur nous l’un de ses fléaux, et que celui-ci était précisément tombé sur nous dans un verre Duralex, cette fausse table de la loi prétendument incassable que nous utilisions à des fins prophétiques pour deviner nos âges. Et notre punition, ce serait de voir le fléau réapparaître, de façon épisodique, mais toujours aux plus mauvais moments de nos  vie : Durex allait durablement remplacer Duralex dans l’imaginaire de ma génération.  

J’ai repensé à tout cela l’autre jour en observant une partie de chat-cancer entre ma fille et ses amis sur le chemin de l’école. Une sorte de chat-glacé avec des métastases, de chat-perché au cathéter. La grand-mère d’un des enfants a sobrement commenté : ils ne savent pas ce qu’ils font.  De fait, leur compréhension des mécanismes du cancer était un peu désolante. J’ai dû intervenir, en expliquant à ma fille que la maladie n’était pas contagieuse. Ça l’a enchantée : je crois que le cancer est devenu aussitôt sa maladie préférée. Difficile, en réalité, d’expliquer simplement ce que c’est qu’un cancer.  La moins satisfaisante des explications possibles, c’est l’explication statistique : on n’y comprend rien, le mécanisme de mutation et de prolifération de la cellule cancéreuse nous échappe, la seule approche est statistique. 

On ignore ce qui provoque le cancer, on ne peut pas agir sur les causes individuelles, mais on peut obtenir des individus qu’ils repoussent lentement les mauvais penchants du corps social, envisagé dans sa totalité : il est préférable que j’arrête de fumer, bien sûr, mais il est peu probable que j’en sois le bénéficiaire direct. Je fais ça pour les autres, pour réparer la pyramide des âges. À moins de croire à cette forme de magie contemporaine qui se résume à répéter  rituellement  ces mots : « selon une étude ». Selon une étude américaine la consommation régulière de brocoli diminue de 16 % le risque de cancer. On fonce en général à son Naturalia et on achète suffisamment de brocoli pour monter à 96 %, plus un peu d’Acérola, un antioxydant, pour atteindre les 100. 

Mon explication préférée c’est justement l’hypothèse du biochimiste James Lovelock : c’est cette atmosphère saturée en oxygène, cette atmosphère oxydante, qui est responsable de ce dérèglement systématique, de cette oxydation généralisée des espèces qui respirent — n’oublions jamais que l’oxygène est rejetée par les plantes, qui nous ont précédés sur la surface de la Terre, comme un déchet toxique. La forme de vie qui nous succédera sur cette Terre aura toutes les chances d’adorer le carbone, dont les atomes stables lui conféreront une santé excellente. 

La dernière hypothèse fait intervenir une fatalité brute : le cancer comme signe zodiacal — ce sentiment qu’ont souvent les malades que la maladie est immense et communique avec les astres.  Or, nous assistons en ce moment même à une conjonction rare, à un alignement des planètes. Deux de nos plus grandes figures mythologiques se battent en ce moment même contre le monstre invisible. 

Le cancer, c’est cette maladie qui risque de nous priver de deux de nos grandes vedettes médiatiques. Mais je ne crois pas que ma fille connaisse Johnny Halliday et Bernard Tapie. Un Vélodrome entier vient pourtant de manifester son soutien au second, quand 800 stades de France — la population française en entier, moins ma fille — redoute de réentendre les mots que son producteur avaient prononcé là-bas en 1998 : « C’est la mort dans l’âme que je viens vous annoncer l’annulation du concert de Johnny ce soir. » C’est peut-être cela, le cancer : la cérémonie des adieux d’une créature impuissante devant un public effrayé par cette décalcomanie mégalomane de lui-même.

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