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Sièges sociaux de l'entreprise Apple Corporate à Cupertino, Silicon Valley, Californie

Le capitalisme pastoral

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J’ai grandi dans ces limbes électroniques, j’en ai parcouru toutes les rues à vélo, comme un électron ou comme un algorithme — comme un gamin de Stranger Things.

Sièges sociaux de l'entreprise Apple Corporate à Cupertino, Silicon Valley, Californie
Sièges sociaux de l'entreprise Apple Corporate à Cupertino, Silicon Valley, Californie Crédits : Visions of Americ - Getty

Au lancement de l’application Apple Plans, destinée à concurrencer Google Maps, l’icône affichait un itinéraire qui impliquait de sauter par-dessus le pont d’une autoroute pour se rendre à San Francisco depuis le siège d’Apple. L’icône a été changée, et Apple a déménagé. Mais l’inauguration récente de son nouveau campus circulaire sera sans doute insuffisante à contrebalancer la prophétie pessimiste de Koolhaas sur l’avenir de la ville intelligente : " Les arguments en faveur de la ville intelligente seraient plus convaincants si les compagnies de haute technologie avaient choisi de s’établir dans des lieux propres à servir de modèles pour la ville. Mais allez voir la Silicon Valley : les plus grands innovateurs du monde informatique se sont créés un environnement fade et banal de banlieue américaine.”

Quelque chose se serait tari là-bas. La banlieue américaine n’a pourtant pas toujours été fade, ni le capitalisme si peu disruptif.

Un livre qui vient de paraître retrace justement l’âge d’or du capitalisme bâtisseur — l’époque où les entreprises de technologie étaient des grandes pourvoyeuses d’utopies architecturales.

Son auteure, Louise Monzingo, raconte une histoire alternative du capitalisme américain. Des laboratoires Bell, grands comme un cité précolombienne, au sublime siège social du constructeur de tracteurs Deere, aménagé comme un jardin anglais, avec ses allées courbes et ses cascatelles, en passant par le centre technique de General Motors, adossé à un grand bassin versaillais et, plus près de nous, aux étonnants hémicycles vitrés du siège de Bouygues à Guyancourt, le livre propose une étonnante balade parmi les ruines étincelantes de ce que Louise Monzingo appelle un capitalisme pastoral.

Les usines et les laboratoires que le livre recense, disséminés dans les collines verdoyantes du Connecticut ou dans les vallées sèches de la Californie, hésitent là-bas, loin des métropoles, entre la ville nouvelle et le camping sauvage. C’est un capitalisme à la Thoreau, une utopie paysagère. La promesse d’aventure est totale. Le monde de demain n’a jamais été si proche.

Pour avoir passé une partie de mon enfance à côté d’une usine IBM géante, je ne peux que confirmer la sombre puissance esthétique de cette architecture.

Les parents de la plupart de mes amis y travaillaient. L’usine était si grande qu’il fallait plusieurs minutes pour la dépasser, en remontant l’A6 vers Paris. Ses nombreuses cheminées ne rejetaient pas de fumée, mais filtraient l’air ambiant, pour le rendre aussi pur que les cristaux de silicium géant qu’on faisait pousser là.

Les rares enfants qui avaient pu pénétrer dans l’édifice rapportaient des histoires étranges : on ne marchait pas sur le sol, mais on devait rester assis dans un train ; il y avait des fours, mais seules des pulsations lumineuses en sortaient ; la plupart des produits chimiques utilisés étaient corrosifs, mais l’ensemble était plus immaculé qu’un hôpital.

Il y avait, attenant à l’usine, un grand lotissement labyrinthique qui ressemblait à un microprocesseur. J’ai grandi dans ces limbes électroniques, j’en ai parcouru toutes les rues à vélo, comme un électron ou comme un algorithme — comme un gamin de Stranger Things.

La trame des films que nous regardions, à l’ombre de l’usine mystérieuse, était toujours la même : une multinationale toute puissante, en contrat avec l’armée, avait mis au point un processeur révolutionnaire, et celui-ci risquait d’être volé, ou pire, dévoyé par la firme cupide.

Le processeur pouvait venir du futur, comme celui qu’on avait isolé dans l’avant-bras du premier Terminator — la puce venait en fait toujours du futur, des salles blanches de ces usines qui ne renvoyaient, à l’extérieur, aucune image d’elle — seulement des noms mystérieux en grandes lettres anodisées et des murs-rideaux à revêtements réfléchissants.

S’introduire dans ces lieux sacrés représentait toujours la meilleure partie de l’intrigue : Internet était alors peu développé et le piratage était encore une activité physique complète — Tom Cruise finirait ainsi suspendu à un filin dans une pièce aveugle au sol rempli de détecteurs de pression.

Ce qui me frappe, avec le recul, dans toutes ces histoires de pièces uniques à récupérer à l’intérieur de ces laboratoires ultrasécurisés, c’est à quel point on était loin, alors, du monde de la réplication instantanée et gratuite de l’ère numérique.

Ces fonderies de silicium gigantesques, moins d’une dizaine par continent, étaient en fait semblables à ces monastères médiévaux héroïques où tout le savoir du monde était recopié à la main. Et ce n’était pas en banlieue parisienne que j’avais grandi, mais au Moyen Âge — au temps glorieux et sombre du capitalisme pastoral.

Le bon côté, c’est que ça m’aura appris à me méfier des villes intelligentes : je n’aurais jamais sauté par dessus le pont de l’autoroute.

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