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Une élève de quatrième dans le collège Marx Dormoy dans le 18ème arrondissement, en cours de technologie, à Paris, en 1993-1994.

Le cours de technologie

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J’ai tendance à confondre le progrès historique avec celui des processus de normalisation.

Une élève de quatrième dans le collège Marx Dormoy dans le 18ème arrondissement, en cours de technologie, à Paris, en 1993-1994.
Une élève de quatrième dans le collège Marx Dormoy dans le 18ème arrondissement, en cours de technologie, à Paris, en 1993-1994. Crédits : Valerie WINCKLER/Gamma-Rapho - Getty

J’ai deux très bons souvenirs du collège : une lecture passionnée des Nouvelles extraordinaires de Poe par une professeure de français en botte et en jupe de cuir rose, qui me donnait des frissons — la lecture, pas la combinaison sexy-bizarre de ma prof de français : j’étais vraiment dans le bateau qui dérivait vers le pôle inconnu, j’étais vraiment dans le Maelström. J’ai appris, cette année-là, qu’il n’y avait pas d’aventure plus grande et plus fantastique que celle de la découverte scientifique. L’autre grand cours qui m’a marqué, de façon plus improbable, c’était le cours de technologie — matière hybride et un peu indigne enseignée à côté de la cantine. 

C’était une matière généralement détestée. L’activité principale y consistait à graver ses initiales dans le bois épais des établis. La punition qui en découlait, quand on se faisait se prendre, consistait à poncer la table à la main jusqu’à l’effacement des dites lettres.  À cela s’ajoutait, dans mon collège, une ségrégation supplémentaire : il était constitué, si on prenait le CDI pour pivot, de deux ailes symétriques : un collège généraliste d’un côté, où l’on enseignait le Latin, l’Allemand et les Beaux-Arts, une section technologique de l’autre, véritable monde miroir du premier, dont les élèves, en grave difficulté scolaire, avaient des établis pour tables de travail ordinaires. 

Nous étions un peu après 1989 mais, encore terrorisé par la présence de cette utopie ouvrière si près du CDI dont je m’efforçais d’être le meilleur lecteur — grand lecteur d’Henri Troyat, j’en étais déjà à ma deuxième fiche —  j’avais proposé la construction d’un mur entre les deux bâtiments. Honte à moi. Je dois noter, pour ma défense, que c’est par cette partie de la cour que j’avais assisté, un jour de mardi gras, à l’invasion rituelle des lycéens voisins, qui m’avait laissé, aussi perdu que le berceau du Cuirassé Potemkine, sur les marches du CDI au milieu d’un paysage enfariné d’apocalypse. Il y avait des frères jumeaux, aussi, de l’autre côté du mur imaginaire. Une fille de ma classe était amoureuse de l’un des deux. Personnellement, ils me faisaient plutôt peur, et une lecture récente de l’édition Essonne du Parisien a, hélas, plutôt confirmé mes craintes : le type est carrément devenu tueur en série. Mais je crois que la fille de ma classe était amoureuse de l’autre. Disons que mes intuitions morales sont meilleures que mes intuitions politiques. 

J’ai en tout cas fini par admettre l’inacceptable : oui, ces deux heures hebdomadaires d’enseignement technologique avaient joué un rôle aussi grand, dans ma formation intellectuelle, que les trente autres heures de matières généralistes. D’ailleurs, le seul magazine auquel je suis encore abonné, c’est L’Usine Nouvelle. Je me souviens, ainsi, d’à peu près tout : du porte-carte que j’ai fabriqué en sixième, du circuit électrique que j’ai photogravé en cinquième, de l’odeur de la colle et de l’étain fondu, de la perceuse à colonne, de la table à tracer sur laquelle j’ai appris tout ce que je sais encore aujourd’hui de la programmation — une erreur de code et c’était la catastrophe, le cercle prenait la fuite, le dessin ne ressemblait plus à rien. C’était pourtant un dessin important. Il devait figurer dans le cahier des charges de notre petite enceinte pour baladeur. Le cahier des charge : la bible du monde industriel. Avec un bon cahier des charges, nous avait appris le prof de techno, on pouvait fabriquer un avion. 

Il y avait bien sûr beaucoup de temps perdu. Des heures passées à apprendre la nomenclature des résistances — chaque anneau de couleur désignait un chiffre, et les bagues dorées le multiplicateur qui devait leur être appliquées pour connaître leur valeur en ohms. Il fallait aussi apprendre à dessiner des lettres en écriture normalisée. J’ai tendance à confondre, depuis, le progrès historique avec celui des processus de normalisation. Je ne connais rien de plus mal écrit qu’un incunable, rien de plus beau qu’une notice de montage Lego Technics. Je me disais cela l’autre jour, dans le petit salon à fauteuil bleu de la ligne 7, en contemplant par la fenêtre, sur la voiture voisine,  le pochoir qui indiquait, dans son langage précis, lointain, normalisé, de quelle couleur la rame devait être repeinte. Il y avait là, malgré ce langage abrupt, quelque chose d’étrangement doux dans ces belles lettres rondes : c’était moins le langage des machines entre elles que celui des hommes qui avaient rêvé autrefois de se rendre maîtres et possesseur de la nature immense, rêve dont il ne resterait un jour que ces modestes calligrammes — abîmes sémiotiques au milieu desquels plongeait, immobile, le grand métro nacré.

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