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Lithographie de la Loire traversant la ville de Nantes en 1888.

Le derby de l'ouest

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La future capitale surréaliste de la France est peut-être en train d’apparaître entre Nantes et Rennes

Lithographie de la Loire traversant la ville de Nantes en 1888.
Lithographie de la Loire traversant la ville de Nantes en 1888. Crédits : DEA / G. DAGLI ORTI/De Agostini - Getty

On dit que la plus belle ligne de train de France est celle qui relie Angers à Nantes. Le TGV retrouve là une vitesse de corail, entre un coteau cristallisé de la Loire, incrusté de folies, et le fleuve lui-même, immense et lisse. Des sortes de digues, à fleur d’eau et à contre-courant, achèvent de ralentir son cours — l’estuaire est tout proche mais les derniers kilomètres seront aussi difficiles à avaler qu’un épi de blé barbu. C’est là, sur la rive opposée, devant ce grand temps immobile, qu’a vécu Julien Gracq — assez longtemps pour voir trois générations de peupliers se succéder sur la même île de la Loire, note-t-il sobrement dans l’un de ses carnets.

Il transpose, dans "Un beau ténébreux", une expérience qui lui serait arrivée ici-même, en face de chez lui, le front collé à la vitre du train : tout le paysage se serait illuminé d’une lumière égale, statique, artificielle. L’effet pyrotechnique était dû au passage d’une météorite, mais Gracq le transforme en élément de preuve, au service de la grande démonstration géographique qui traverse son oeuvre, et qui vise à transformer Nantes en capitale surréaliste.

Hypothèse absurde, au regard de la forme déceptive de cette ville, dont les aspects vénitiens ont disparu avec le comblement des bras de la Loire et dont le dessein industriel s’est brutalement interrompu — une ville anormalement remplie, aussi, de couvents énigmatiques, de pensionnats en pierres sombres et d’églises laides et disproportionnées. Mais le surréalisme se nourrit peut-être précisément de cette matière-là : c’est une hérésie subtile liée à la désindustrialisation des églises.

La première fois que je vis Nantes, je la trouvai franchement laide.

Et c’est paradoxalement en allant habiter dans sa grande rivale que j’ai appris à l’aimer.

Rennes, à cent kilomètres au nord, ne présentait aucune anomalie géographique. Elle ressemblait, la première fois que je l’ai vue toute entière, au moment où la quatre-voix rebiquait brusquement vers elle, à la ville d’un manuel de géographie. Les tours blanches des quartiers sensibles étaient bien écartées sur les côtés, comme des gros morceaux de cartilages que les zones pavillonnaires tentaient de rattacher à l’hyper-centre ; l’ensemble était d’une lisibilité histologique extrême.

L’arrivée à Nantes était infiniment moins lisible, à l’exception d’un sursaut géologique artificiel — l’édification d’un ensemble HLM monumental appelé Sillon de Bretagne à l’aplomb d’une structure vestigiale invisible du Massif Armoricain. Il m’a fallu descendre à pied les vallées urbaines des affluents de la Loire pour découvrir la morphologie secrète de la ville, confusément étoilée.

Rennes, c’était une assertion géographique claire — c’était la ville typique de la décentralisation heureuse, la ville à la campagne, le pari réussi de l’intégration métropolitaine au milieu du bocage. Nantes, ville au romantisme paresseux, demandait, pour être aimée, une grande bienveillance géographique.

Cela ne rend aucunement les deux métropoles complémentaires. Je ne connais au contraire pas deux villes de France qui s’ignorent aussi merveilleusement. Les Nantais se vantent d’être l’une des premières métropoles à avoir fait le pari, il y a trente ans, du retour du tram ; Rennes, évidemment, est devenue vingt ans plus tard la plus petite métropole dotée d’un métro.

Les deux villes, malgré leurs abyssales différences, sont réunies, dans mon imaginaire, par une transposition de l’expérience gracquienne : je me souviens d’un événement auquel je n’avais pas assisté, mais dont j’avais vu les conséquences quelques jours plus tard : une météorite s’était abattue sur une caravane, juste au bord de la quatre-voie qui relie Nantes à Rennes, et on avait pu voir, pendant plusieurs semaines, la carcasse carbonisée de l’engin de loisir revenu là, au milieu des caravanes intactes, après son court voyage cosmique.

Conjonction stellaire encore plus improbable, il existe un projet secret d’union des deux villes : la construction, sans cesse ajournée, de l’aéroport de Notre-Dame des Landes.

Ce sera la capitale du Grand Ouest — cette vision jacobine et anti-sécessionniste de la Bretagne délicate. Nantes et Rennes deviendraient, à terme, les deux terminus d’une ligne de tram centrés sur le site aéroportuaire — deux quartiers de la Métropole du Grand Ouest.

Un aéroport au milieu des landes, deux grandes pistes bien droites à l’endroit où la carte de France accuse l’un de ses plis les plus marqués, un village appelé Fay-de-Bretagne, mais situé en Loire-Atlantique et destiné à recevoir une partie des installations aéroportuaires : la future capitale surréaliste de la France est peut-être en train d’apparaître ici.

Cette Atlantide anti-industrielle possède d’ailleurs, avec les occupants de la ZAD, ses premiers habitants.

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