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Puy de Dôme, région des volcans d'Auvergne, Massif central

Le Massif Central

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C’est la montagne mythique d'où viennent les modernisateurs de la France

Puy de Dôme, région des volcans d'Auvergne, Massif central
Puy de Dôme, région des volcans d'Auvergne, Massif central Crédits : JAUBERT / ONLY FRANCE - AFP

Arte a diffusé ces jours-ci un documentaire panégyrique sur la philharmonie de Jean Nouvel.  Je ne sais pas trop quoi penser du monument. Ses grands porte-à-faux, quand ils étaient encore en construction, faisaient peur à ma fille : c’est un point positif, je suis plutôt pour le sublime en architecture.  

Le documentaire rendait un hommage appuyé à l’acoustique de la salle. On voyait ainsi la maquette qu’on avait réalisé de celle-ci au dixième, maquette qu’on avait remplie de figurines en feutre dotées de micro à la place des oreilles.  On comprenait alors pourquoi le bâtiment avait coûté si cher : on avait été éminemment sérieux. Une philharmonie, ce n’était pas un équipement culturel comme les autres, c’était une merveille du monde, une dépense somptuaire, un porte-avion pour nos oreilles. 

Nouvel l’avait conçu comme une agrandissement du parc de la Villette, comme une colline artificielle, comme un point haut d’où on pourrait venir admirer le périphérique — les Buttes Chaumont en mieux.  Je me suis méfié de cette promesse, trop belle pour être vraie, et j’ai escaladé le toit dès le jour de son ouverture. La vue était bien sublime. Et comme redouté, l’escalade est aujourd’hui interdite — ou plutôt, comme les pelouses, elle est en repos hivernal.  Impraticable la chose, pour celui qui comme moi évite les concerts, est à peu près aussi inutile, aujourd’hui, que le Massif Central pour quelqu’un qui n’aimerait pas le fromage : c’est un  grand dérangement de l’espace, un bout froissé d’écorce terrestre, un paradis un peu vain du pâturage et du solfège. 

Le Massif Central, justement. Je me suis formulé une hypothèse devant ma télé, entre une archive de Boulez, natif de Montbrison, dans la Loire, et une interview de Nouvel, le natif de Sarlat : et si le Massif Central était une école artistique ? On se souvient — souvenir un peu gênant — de la constitution éphémère, par quelques écrivains attachés au terroir, d’une pittoresque Ecole de Brive. La contribution du Massif Central à l’histoire de l’art : deux ou trois abbatiales et la biographie d’un fabricant de sabots.  

Et si on y était pas du tout ? Et si le Massif Central avait plutôt fourni à la France ses derniers grands modernes ? Et si le Massif Central était le nom secret de l’école de Paris — la seconde moitié des avant-gardes, le moment de leur rencontre avec l’Etat, le moment où l’avant garde devient l’art officiel ?  Boulez et Nouvel à sa marge. Soulage et Depardon en son cœur.  Le peintre préféré des institutions publique et l’auteur du portrait officiel de Hollande.  Il faut d’ailleurs noter ce détails singulier : sur les huit présidents de la Cinquième République, quatre sont  intimement connectés au Massif Central. Deux corréziens, un Auvergnat, un Cantalou. La modernité a Paris ? Le centre Pompidou. Le point d’incandescence de la présidence Hollande ? L’inauguration du Musée Soulage à Rodez. Je ne résiste pas bien sûr au plaisir de citer Vulcania. De citer le Viaduc de Millau.

D’ailleurs le Massif Central n’existe pas vraiment. C’est une multitude de pays et de provinces rassemblés tardivement sous une appellation commune. C’est aussi artificiel que la Philharmonie. C’est un rituel républicain, une coquille vide. C’est la montagne mythique d’où viennent les modernisateurs de la France. L’Olympe de l’art officiel, le Panthéon de la Cinquième. C’est Clermont-Ferrand qu’Ophuls a choisi pour raconter, dans Le chagrin et la pitié, la grande légende de notre régime politique : la Résistance et la Collaboration. Le résistant devenu vendeur de télévision et celui devenu président du Conseil.

Mais cette histoire officielle du Massif Central est peut-être terminée. Des tensions sont apparues entre les utopies politiques du Larzac et les enclaves réactionnaires à la Chaminadour — c’est là qu’on se retire aujourd’hui pour critiquer la modernité ou déplorer le déclin de la France. De façon plus constructive, le Massif Central aura aussi vu naître Rohmer — plus un critique subtil de la modernité qu’un vrai réactionnaire.  Le Massif Central, c’est enfin l’un des plus beaux plans du cinéma Français. Le long travelling arrière de la fin de La gueule ouverte — le film de Pialat sur ses racines et la mort de sa mère. C’est peut être ça, avoir des racines. Ne pas appartenir à un lieu mais poser sa caméra sur la plage arrière et voir le lieu d’où l’on vient se refermer sur lui-même. Les rues étroites. Le bassin de la mère. Un monde nouveau qui commence. Des garages et des panneaux publicitaires.  De nouvelles appartenances.

Le Massif Central qui bascule dans l’imaginaire comme là-bas, la Philharmonie enjambe le périphérique.

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