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 vue aérienne du pont de l'Alma et de la flamme de la statue de la liberté, où la princesse Diana a trouvé la mort, il y a tout juste un an. Un hommage a été rendu en mémoire de Lady Di.

Le monument de Diana

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La statue de la liberté comme zouave de l’Alma de nos apocalypses : il faut imaginer, enfouie sous la place de l'Alma, une statue de la liberté, entière et verticale.

 vue aérienne du pont de l'Alma et de la flamme de la statue de la liberté, où la princesse Diana a trouvé la mort, il y a tout juste un an. Un hommage a été rendu en mémoire de Lady Di.
vue aérienne du pont de l'Alma et de la flamme de la statue de la liberté, où la princesse Diana a trouvé la mort, il y a tout juste un an. Un hommage a été rendu en mémoire de Lady Di. Crédits : Joël Saget - AFP

Après avoir évoqué hier la contribution problématique du Prince Charles à l’histoire de l’urbanisme, je me devais d’évoquer aujourd’hui celle de son ex-femme, la princesse Diana. Il y a vingt ans et quelques jours, la voiture de la princesse venait s’encastrer dans un pilier du tunnel de l’Alma. Triste nuit. Le matin ma mère était venue me réveiller pour m’apprendre la nouvelle. C’est comme cela, sans doute, qu’on a fabriqué Stéphane Bern. Mais ma réaction fut plutôt mesurée : j’étais désolé pour la princesse, mais je ne l’ai pas vécu comme une catastrophe personnelle. Des milliers de gens, dans le monde, avaient cependant perdu une partie de leur âme dans le tunnel de l’Alma. Comme le tunnel était interdit au piéton, mais qu’il existait, presque à l’aplomb du pilier fatal, une grande flamme en tôle dorée qui ressemblait à un couverture de survie ou à une Mercedes froissée, c’est la qu’on a commencé à déposer des fleurs et des messages. La chose était devenue le monument de Diana. Evidemment tous les parisiens qui passent, ainsi que les New-Yorkais dotés d’une bonne vision de loin, s’aperçoivent du quiproquo : il s’agit en réalité d’une réplique de la flamme de la Statue de la liberté. Mais l’émotion mondiale s’était en quelque sorte cristallisée ici, jusqu’à modifier la nature de l’objet, foudroyé par des arcs pathétiques, amalgamé par les larmes.

La statue comme stigmate de l'apocalypse

Ca me rappelle un autre détournement cathartique de la Statue de la Liberté, dans ce qui est peut-être le meilleur twist de l’histoire du cinéma, à la fin de La planète des Singes, celle de 1968, avec Charlton Heston : un astronaute, après avoir atterri en catastrophe sur une planète où les singes ont atteint le stade de la civilisation, se rend compte qu’il est en fait revenu sur Terre, 2000 ans plus tard. Ce monde de cauchemar c’est la Terre. Les criminels ! Ils les ont fait sauter leurs bombes ! Nous sommes sur une plage, le plan s’élargit lentement, laissant Charlton Heston au paroxysme jubilatoire de son expressionnisme, et dévoilant l’objet responsable de sa prise de conscience : on découvre, à demi ensevelie par le sable, une statue de la liberté bancale. Nous sommes à New-York, après un holocauste nucléaire. La statue de la liberté comme zouave de l’Alma de nos apocalypses. Voilà peut-être, justement, la meilleure lecture possible du monument de l’Alma, celle qui résout notre conflit d'interprétation : il faut imaginer, enfouie sous la place, une statue de la liberté, entière et verticale, dont seul le bras dépasserait encore. Quel serait le nom de l’apocalypse qu’il signalerait aux hommes ? Probablement ce qu’on appelait autrefois la bombe démographique. L’explosion des mégalopoles. Une terre entièrement urbanisée, asphyxiée par les villes.

Le dédoublement de l'écorce terrestre

Il a existé, au tout début du XXe siècle, le grand siècle des villes, un projet utopique d’extension de Manhattan, qui serait venu s’avancer, comme un gigantesque polder, jusqu’à la Statue de Liberté. Il a existé, à Paris, un projet qui visait à transformer, au moyens de gigantesque caissons étanches, tout le lit de la Seine en abri anti-atomique. On s’est contenté de construire le World Trade Center à fleur d’eau et de doubler la place de l’Alma d’un souterrain routier : mais l’idée, dans les deux cas, c’était toujours de montrer qu’on saurait contenir l’explosion urbaine en imaginant des techniques de feuilletage sophistiquées du sol — l’expérience urbaine comme dédoublement systématique de l’écorce terrestre, comme fabrication d’autant de planètes alternatives qu’il existerait de niveaux dans nos villes. La princesse est morte mais les hommes, pour l’heure, respirent encore. La liberté tend un bras courageux à travers son ciel artificiel. Vu de la surface, il est difficile d’inférer les conséquences lointaines de l’urbanisation du monde. Est-ce que nous habitons dans la robe plissée de la Statue de la Liberté, est-ce que nous sommes écrasés dans l’habitacle froissé de la Mercedes fatale ? On peut seulement remarquer que la flamme, aujourd’hui, est entourée de fleurs, comme si le monument reconstituait l’expérience urbaine originelle, celle de la culture sur brûlis des premiers peuples sédentaires — une expérience proche de notre façon contemporaine, et un peu primitive, d’habiter la Terre : en priant pour que les flammes de nos villes restent suffisamment chaudes pour éclairer le monde, et suffisamment froides pour ne pas consumer tout son oxygène.

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