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Le jardin du Scottish National Gallery of Modern Art. Lake and Terracing, réalisé par l’architecte Charles Jencks.

Le post-modernisme

4 min
À retrouver dans l'émission

On tenait là, clairement, notre grand récit : nous étions le cadeau que le big-bang s’était fait à lui-même.

Le jardin du Scottish National Gallery of Modern Art. Lake and Terracing, réalisé par l’architecte Charles Jencks.
Le jardin du Scottish National Gallery of Modern Art. Lake and Terracing, réalisé par l’architecte Charles Jencks. Crédits : Arcaid/UIG - Getty

À la fin de l’excellente exposition de la Cité de l’architecture sur les globes, on peut écouter une longue interview de l’architecte Charles Jencks, le créateur d’un étonnant jardin cosmique, et l’un des grands théoriciens du postmodernisme. Post-modernisme dont il donne une définition passionnante, quand il explique que ce n’est pas la fin des grands récits — celle des théodicées religieuses, sociales ou techniques, celle des religions, du communisme et du baril à deux dollars — mais leur réunion, plutôt, à un super-récit unique. 

Nous sommes les contemporains d’un âge d’or de la cosmologie

Jencks remarque, très justement, que nous sommes les contemporains d’un âge d’or de la cosmologie. Nous sommes les témoins de la plus belle révolution scientifique de l’histoire, les lecteurs du plus beaux et du plus complet des récits que les hommes ont pu lire. Ce récit, c’est bien sûr, celui du big-bang. Ou plutôt, comme Jencks le dit, pour se désolidariser de ce vocabulaire militaro-explosif, c’est l’histoire de l’apparition spontanée, du délicat remplissage et de renflement féerique d’un petit univers pamplemousse.  

La série "Il était une fois l’homme", ou l'histoire comme cancer généralisé

Si je remonte aux origines de ma condition postmoderne, je ne trouve, de fait, aucune angoisse métaphysique, aucun paradoxe majeur, mais un corpus de récits édifiants, solides et synoptiques. Le plus marquant, peut-être, c’était le dessin animée Il était une fois la vie, le voyages de Gulliver au pays de la biochimie. Le corps humain était traité à la fois comme une machine, et comme une société idéale remplie de globules personnalisés qui discutaient sans fin dans les vaisseaux de la lymphe. Le chef du cerveau était un vieillard barbu, les anticorps pilotaient des jets, les endorphines faisaient du toboggan. L’ensemble, entrecoupée de saynètes à l’échelle une — mauvaises grippes, chutes de vélo, amourettes et anémies — ressemblait à un documentaire naturaliste sur la cybernétique regardé sous acide ou à une uchronie cronenbergienne. La série était d’ailleurs vendu en kiosque, où chaque cassette était accompagnée d’un organe humain ; le modelé anatomique grandissait semaine après semaine comme une tumeur anthropomorphe.  

L’histoire comme cancer généralisé : c'était ce que racontait peut-être la série originelle, Il était une fois l’homme — grand récit des origines, pures et darwinienne, d’un amphibien devenu Platon à force d’entendre en boucle la Toccata de Bach, mais sans cesse harcelé par les passions mauvaises, personnifiées par Teigneux et Nabot — quand il n’était pas condamné par le hasard seul : inoubliable scène de la fin de l’épisode sur le siècle de Périclès, qui voyait la peste, astucieusement matérialisée par une trappe, faire disparaître un à un les héros de la démocratie grecque . Mais nous savions qu’ils seraient vengés, un jour, par l'héroïsme de Pasteur et le retour messianique de la démocratie en Europe. L’Europe : la chimiothérapie de l’histoire. L’assemblage miraculeux des organes en plastique sanguinolant des états membres déchiqueté dans la structure gracieuse d’un corps reconcilié. 

"La planète miracle", ode cosmogonique New-age

Mais le récit qui domine mes années d’enfance, c’est le documentaire Franco-Japonais La planète miracle, ode cosmogonique New-age à cet univers qui avait eu le bon goût et la décence de permettre à la vie intelligente d’apparaître enfin. Apparaître pour quoi ? Pour rendre grâce à l’univers entier d’avoir permis cet unique miracle. On tenait là, clairement, notre grand récit. Nous étions le cadeau que le big-bang s’était fait à lui-même.

Le big-bang : ce Dieu qui plutôt que de nous laisser nommer les animaux de l'Eden, nous laisserait découvrir seuls que les lois de l’univers n’étaient nulle part plus à l’aises et plus libre que dans la volière mathématique de notre cerveau. Ce n’était même plus, à ce point, qu’il y avait un grand récit à nouveau, c’était que nous étions le récit principal. 

L’univers, 13 milliards d’années et une seule intrigue : quand vont-il se rendre compte que tout est fait pour eux. Nous nous en sommes rendu compte. C’était un moment agréable, la post-modernité à son meilleur. Un pur moment de décontraction et d’optimisme.  

Mais le soupçon est aussitôt réapparu : et si le miracle tenait simplement au fait que de tous les mondes possibles, nous ne puissions apparaître, précisément, que dans celui qui possède les réglages adéquats ?  Le miracle désignerait moins un événement unique qu’une corrélation normale. Notre univers si parfait aurait même tendance à s’estomper. Un miracle ? Non, une modalité parmi une infinité d’autres. Un univers perdu entre les mondes. Le big-bang est soudain rétrogradé au rang de divinité secondaire ; le grand récit n’a pas tenu toutes ses promesses.  Retour à la case révolution copernicienne. Bienvenue  dans la périphérie du multivers. Quelque part comme sur le parking du jardin de Charles Jencks.

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