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Vue aérienne du château de Chantilly.

Le premier HLM de France

3 min
À retrouver dans l'émission

Les châteaux, en France, sont des prétextes pour dessiner des jardins délicieusement mélancoliques.

Vue aérienne du château de Chantilly.
Vue aérienne du château de Chantilly. Crédits : Lionel LOURDEL - Getty

J’ai évoqué hier la naissance du lotissement pavillonnaire français à Chantilly, avec le lotissement du Lys, lotissement de grand standing situé entre un golf et une forêt. Il me faut, pour être complet, révéler la présence, à Chantilly encore, présence tout aussi discrète qu’exotique, de l’une des premières barres HLM de France.

Chantilly : le laboratoire secret de l’architecture française.

Chantilly, la ville des Condés, est la capitale d’une principauté d’opérette construite autour d’un château-musée. C’est la manière qu’a trouvée le duc d’Aumale, son fondateur, le cinquième fils du dernier roi de France, d’indiquer à sa vaste famille qu’elle pouvait prendre une retraite méritée et assez digne d’elle en collectionnant les médailles, les armures et les tableaux d’histoire — c’est-à-dire en devenant une dynastie d’antiquaires : de Louis le Grand à Louis la Brocante. Le château est très beau de loin, sur les photos de mariage, de près, c’est plus discutable. La partie la plus ancienne est intéressante, on progresse d’un cabinet à une galerie des batailles, qui présente de jolies vues de Rocroy ou de Paris à l’époque de la Fronde, en passant par une sympathique pièce recouverte de singes, avant d’arriver, tout au bout, dans un salon de musique. La porte dérobée en est aussi impraticable que la harpe, et il faut repartir par là où on est arrivé : Chantilly, jusque dans l’agencement de ses pièces, est une sorte d’impasse. La chose recommence, dans l’autre aile, celle de la galerie des peintures ; on finit dans une petite pièce, devant un minuscule Raphaël, et si on perçoit bien la concentration de valeur et de beauté que cela représente, on se dit qu’à tout prendre on aurait mieux fait d’aller visiter les réserves de la Banque de France et de laisser Chantilly aux drones énamourés d’une émission patrimoniale : La France a un incroyable château. J’exagère un peu, bien sûr. Le musée ménage des instants de respiration. Ce jardin, de l’autre côté de la fenêtre, est encore plus joli qu’un paysage de Poussin. Il a été dessiné par Lenôtre et une voiture de golf, qui passait au ralenti entre un bassin lisse et une bordure droite est venue me rappeler que les châteaux, en France, étaient aussi des prétextes pour dessiner des jardins délicieusement mélancoliques.

Sarcelles, an zéro des Grands Ensembles

Je me suis souvenu, alors, que j’avais traversé Sarcelles pour venir. Sarcelles, c’est une ville un peu triste, c’est l’an zéro des Grands Ensembles. C’est aussi, peut-être, la plus belle ville de France — la seule que Lenôtre aurait pu entièrement dessiner, avec son incroyable avenue centrale : des tours et des barres identiques qui se répondent en cadence avec, derrière elles, d’autres blocs en labyrinthe et ici ou là, comme des pièces d’eau verticales ou des parterres fleuris, des murs-rideaux ou des dalles paysagées. Sarcelles, c’est un jardin français en trois dimensions. Il y a justement, à côté du château de Chantilly, dans les jardins, une étrange annexe de la fin du XVIIIe siècle appelée le château d’Enghien, et qui servait autrefois à loger les invités. Il s’agit, ni plus ni moins, que d’une barre HLM. Un simple rectangle très allongé, plein de fenêtres régulières et doté de quatre cages d’escalier identiques. Inutile de dire que l’objet architectural était beaucoup plus réussi que le château voisin, péniblement éclectique. C’était un ravissement horizontal, soigné jusqu’au moindre détail : les agaçantes pentes de toits, par exemple, hypostasiées là-bas sous forme de chapelle, étaient ici dissimulées derrière une petite balustrade, afin de préserver l’horizontalité de la façade. Solution classique, évidemment, depuis le Château de Versailles. C’est alors que j’ai compris où était la source ininterrompue de l’urbanisme français : dans une ville nouvelle construite à un peu moins de 20 kilomètres de Paris, une ville qui ressemble à Sarcelles, et qui, comme elle, a été conçue pour reloger les mal-logés du royaume, après les destruction de châteaux forts décidés par Richelieu et l’épisode calamiteux de la Fronde. Ni le Haut-du-Lièvre à Nancy — 400 mètres, toujours debout — ni la Muraille de Chine, à Clermont-Ferrand — 320 mètres, en sursis — ni les longueurs cumulées des deux grandes barres détruites à La Courneuve — Debussy et Balzac, 180 mètres chacune — n’atteignent la longueur du premier et du plus long HLM de France : les 415 mètres de long du Château de Versailles.

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