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Bâtiment de Pawn Stars. L'émission met en scène la vie de la boutique de prêt sur gage Gold & Silver Pawn Shop à Las Vegas.

Le prix de la liberté

2 min
À retrouver dans l'émission

Les aventures d'un ballon au pays de la valeur.

Bâtiment de Pawn Stars. L'émission met en scène la vie de la boutique de prêt sur gage Gold & Silver Pawn Shop à Las Vegas.
Bâtiment de Pawn Stars. L'émission met en scène la vie de la boutique de prêt sur gage Gold & Silver Pawn Shop à Las Vegas.

Dans la première salle de l'exposition Jeff Koons, à Beaubourg, en 2015, il y avait des ballons de baskets qui flottaient dans des aquariums. Ils appartenaient à l'une des premières séries d'œuvres de celui qui allait bientôt devenir le grand maître de la valeur artistique, l'artiste le plus cher de son temps. La légende dit qu’à l’époque le jeune Koons exerçait le métier de courtier en matière première. Cela fait un assez beau résumé de l’histoire de l’humanité : une lutte héroïque pour la survie matérielle qui débouche sur un âge d’abondance, de luxe et de pacotille dont l’apothéose de Koons serait la plus belle allégorie.

Jeff Koons, embaumeur de notre société

Les salles suivantes racontaient précisément les anamorphoses de ces prosaïques ballons à travers le marché de l’art : en chiens ou en fleur, en groupes statuaire sophistiqués, en Vénus bleues inaccessibles. Comme si l’œuvre de celui qui était devenu mondialement célèbre avec ses sculptures-ballons était elle même une gigantesque sculpture-ballon. Une bulle spéculative, diraient ses détracteurs. La vision bienveillante et mélancolique d’un âge d’or dont nous aurions été les contemporains, plutôt, d’un âge d’or qui nous aurait frôlé enfant, dans nos sociétés d’abondance, avec la légèreté d’un jouet gonflable et la complicité industrielle du marché de l’art. Et si l’unique moyen de conserver ces ballons éphémères, ces dépouilles de l’été, ces trophées d’anniversaire, consistait à leur faire subir cette plastination féerique, l’œuvre de Jeff Koons toute entière serait comme l’embaumement symbolique de notre monde industriel. C’est la pointe terminale du processus par lequel nous prêtons de la valeur aux choses artefactuelles.

Fabriquer l'argent, de Pawn Stars à OJ Simpsons

Dans un entrepôt de la banlieue de las Vegas un homme dépose sur un comptoir un ballon de basket dédicacé. Nous sommes devant Pawn Stars, une émission de téléréalité qui raconte le quotidien d’une famille de prêteurs sur gages. L’homme veut en obtenir 5000 dollars. Corey se méfie, comme le lui ont appris son père et son grand père. Il convoque un expert. La pièce est authentique. La dédicace est vraie. Mais ce n’est pas un joueur de première catégorie. Corey en propose 1000 dollars, l’homme descend à 3000, Corey monte à 1700, l’homme descend à 2000, Corey rajoute 50, le ballon est à lui. Ce à quoi on assiste, et c’est ce qui rend l’émission Pawn Stars aussi addictive, c’est à la mystérieuse fabrication de l'argent, une fabrication qui n’a pas lieu dans le silence lointain des banques centrales, mais ici-même, sous nos yeux, dans une boutique encombrée de Las Vegas — une fabrication qui exige le sacrifice quotidien d'objet baroques, improbables ou affreux. Je me souviens d'un épisode où un kit d'embaumement de la marine américaine était proposé à la vente. C'était exceptionnellement glauque, même pour une téléréalité.

Dans l’excellente série documentaire sur OJ Simpsons qu’Arte a diffusé cet été, on apprend, alors qu’OJ était en détention préventive pour l’assassinat de sa femme, que son manager lui faisait parvenir, en prison, des morceaux de ballons en cuirs, qu’on avait spécialement décousus pour les faire entrer dans sa cellule, afin que le champion de football les dédicace, gagnant dans l’opération largement de quoi payer ses avocats — jamais sa signature n’avait valu aussi cher. La chose apparaît d’un cynisme prodigieux. Surtout quand on comprend que c’est cela qui a permis à OJ Simpsons d’être innocenté. Parce que sa main, endolorie par ces dédicaces à la chaîne, n’a pas réussi à rentrer dans le gant de cuir qui devait être la pièce à conviction principale de son procès.

Un gant de cuir : une approximation humaine et un peu répugnante de notre ballon initial, après son épique traversée du pays de la valeur.

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