LE DIRECT
Ecran affichant une liste de téléchargement en ligne de films piratés, Londres, 3 novembre 2001.

Le téléchargement illégal

4 min
À retrouver dans l'émission

Nous ne regardions pas des séries, nous lisions des sous-titres.

Ecran affichant une liste de téléchargement en ligne de films piratés, Londres, 3 novembre 2001.
Ecran affichant une liste de téléchargement en ligne de films piratés, Londres, 3 novembre 2001. Crédits : Matthew Lloyd - Getty

Mon premier contact physique avec le monde immatériel du téléchargement date de 2002. C’était dans un petit deux pièces à Saint-Denis, chez des amis de ma copine de l’époque. Je n’étais jamais allé si loin en métro. J’avais beau avoir grandi en zone 5 et habiter désormais Paris, la petite couronne, pour le jeune homme que j’étais, restait intimidante. Il y avait là une jeune peintre qui sortait d’une institution psychiatrique, et son petit ami, qui ressemblait à Joey Starr — celui de 2002, pas celui d’aujourd’hui : un Sex Pistols en plus dangereux. Il était en réalité charmant et travaillait, de nuit, à la RATP, à changer les rails du métro. Apparemment, de ce qu’il m’a appris, c’était un travail qui tolérait un alcoolisation assez forte. J’étais ainsi, sans préalable, tombé ce soir-là sur le cauchemar absolu du ma petit bourgeoisie natale, dont l’existence m’était en général restée cachée : le prolétariat.  

Gardien de la culture

Mais ce qui m’avait spécialement marqué c’était qu’il y avait, dans un coin, un ordinateur qui téléchargeait de la musique en utilisant le logiciel Kazaa — on pouvait même télécharger un film entier en à peine moins d’une semaine.  Je n’avais pas d’ordinateur alors et c’était vertigineux. C’était vertigineux que ce soit là, à la périphérie de la ville dont, bon élève de ma classe sociale, j’avais appris à maîtriser les codes, jusqu’à devenir libraire, dans le Virgin de Barbès qui venait d’ouvrir en bas de chez moi. Libraire, au fond, c’était bibliothécaire, c’était gardien de la culture, et si j’avais décidé de consacrer mon mémoire de maîtrise à Foucault, ce n’était pas parce qu’il était libertaire, mais parce qu’il avait été au Collège de France, et que j’avais adoré l’incipit du Foucault de Deleuze : « un nouvel archiviste est arrivé dans la ville ». Outre la nécessité de payer mon loyer, c’était le sens secret de ma virginale entrée au Megastore. La chose m’avait paru presque audacieuse — un Virgin, pas une Fnac, et à Barbès, plutôt qu’aux Halles. 

J’étais en réalité confronté, au quotidien, à un monde de blisters et d'étiquettes magnétiques, qui obligeaient les voleurs à utiliser des sacs blindés à la feuille d’aluminium pour sortir en toute sécurité des coffrets 6 saison de Buffy contre les vampires. Il finissaient en général plaqués au sol par les vigiles du magasin, sous les applaudissements de mes collègues.  La culture devait rester élitiste.  

Un an plus tard, après un court détour par le magasin de Rosny 2 — plus lointaine épreuve de démocratisation culturelle de ma vie de libraire, je rejoignais une librairie du cinquième arrondissement où je passerais 6 heureuses années à déballer des nouveautés, émerveillé par l’objet livre, et secrètement jaloux de ne jamais trouver les miens au fond du carton.  J’avais sans doute mieux à faire que de les écrire. Je faisais, tourner le soir, dès que je rentrais, mes trackers de torrents sur mon ordinateur, à la recherche des derniers épisodes de mes séries américaines préférées. Je me souviens du citron de Limewire et de la grenouille hallucinogène d’Azureus, les successeurs de Kazaa et Napster. La vraie culture des années 2000 était là, complétée à 86%, à 3 kilooctets par secondes, arrivée prévues dans 56 minutes.  

L’âge d’or du piratage et du roman feuilleton

Parce que nous ne regardions pas des séries. Nous lisions des sous-titres. Et parce que passées deux saisons, leurs personnages, au début si réalistes et aux arcs narratifs si linéaires, finissaient par traverser des boucles narratives improbables, des volutes d’invraisemblances si addictives qu’elles pouvaient nous conduire, contre toute logique, à relancer un épisode après 3 heures du matin. Il y avait des problèmes de codages et de compression. Les accents étaient souvent remplacés par des arobases les personnages prenaient souvent la forme de spectres verdâtres qui se détachaient lentement du fond de l’image — mais nous les regardions à peine, nous lisions leurs dialogues.  

La meilleure part de la littérature française des années 2000 était là, écrite, dans un admirable anonymat, par des guildes de fans qui traduisaient, dans la nuit du net, les derniers épisodes diffusés en moins de 24 heures. Il faut peut-être remonter aux premières années du rock pour trouver un processus d’appropriation culturelle aussi rapide et aussi massif. Une culture populaire a existé en France, pays de la distinction bourdieusienne, au début du troisième millénaire, et je ne suis pas certain qu’on s’en soit rendu compte.

L'équipe
À venir dans ... secondes ...par......