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L'application d'identification musciale "Shazam", sur un iPhone 5s, en 2014.

Les algorithmes

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Les galettes de silicium ressemblent à des disques d’or.

L'application d'identification musciale "Shazam", sur un iPhone 5s, en 2014.
L'application d'identification musciale "Shazam", sur un iPhone 5s, en 2014. Crédits : Daniel Bockwoldt / DPA - AFP

La musique est depuis longtemps une affaire d’algorithmes. Je connais quelqu’un qui avait comme loisir, enfant, d’optimiser au moyen d’un algorithme le remplissage des deux faces d’une cassettes par différents morceaux — une sorte de Tetris mental.  La plupart des mini-chaînes vendues dans les années 90 disposaient d’un mode programmation, qui permettait de modifier l’ordre des chansons d’un CD.  

Le logiciel Shazam reconnait, depuis une bonne dizaine d’année, n’importe quel morceau joué au bout de quelques secondes. C’était, à son lancement, l’une des killers applications de l’iPhone — avec ces applications rétrospectivement sans aucun intérêt qui servaient de démonstrateurs à l’écran tactile et aux gyroscopes — je me souviens, en pleine veillée funéraire, de mon père qui me montre, émerveillé comment il fait tourner de l’eau virtuelle dans sa main, alors que flotte dans l’air l’odeur de formol du sang virtuel de ma grand-mère.  J’étais, c’est vrai, facile à impressionner. Je ne me suis toujours pas remis de la démonstration du mode T9 de saisie intuitive que m’avait fait mon ami Yanick quelques années plus tôt. C’était sur le parking de la cité U de Rennes et j’avais eu du mal à croire qu’un dictionnaire entier pouvait rentrer dans un aussi petit téléphone — c’était pourtant l’année 2000. Avec Shazam, on était dans un futur inimaginable.  

L’iPhone, cette fois-ci, savait tout. Il avait entendu toutes les musiques du monde. Il ne lui fallait que quelques secondes pour les reconnaître, comme dans cette vieille pub pour la Fnac dans laquelle un client sifflotait un air à un vendeur qui le reconnaissait aussitôt.  Il aurait existé, aussi, à l’époque de la loi Toubon sur les quotas de chanson francophone à la radio, des sortes de Shazam préhistoriques, mis au point par des étudiants en informatique secrètement appointés par le CSA pour espionner NRJ et Chérie FM. Cela me rappelle les premiers pas timides de l’apprentissage profond qui, avant d’être le moteur de la prochaine révolution industrielle, a longtemps été cantonné au monde ingrat de la reconnaissance de caractère sur les chèques — l’un des pionniers du domaine, Yann Le Cun est ainsi passé du Crédit Mutuel de Bretagne à Facebook. L’apprentissage profond est aujourd’hui capable de composer des tubes pops à peu près audibles et les pochettes de disque envoûtantes qui vont avec — il est capable de générer une Fnac entière toute les millisecondes et cela constitue, pour le romancier que je suis, un défi angoissant : le prix Goncourt devrait être automatisé dès 2022 et le prix Nobel revenir, d’ici dix ans, à un constructeur de carte graphique. 

Les galettes de silicium ressemblent d’ailleurs déjà à des disques d’or. On a vu un concert de U2 servir de “next big thing” à la fin de la moins inspirées des keynotes de la firme Apple. Il apparaît de plus en plus absurde que les géants d’internet laissent la musique pop dans l’état où le XXe siècle l’avait laissé — comme un grand art adolescent et prolétaire, comme l'épiphanie rapide d’un cerveau juvénile qui, passé deux ou trois ans à crocheter des notes sur une guitare, se serait persuadé qu’il était parvenu à escalader seul tous les surplombs du vieux système des arts. 

L’industrie informatique, née dans un garage, aurait pour fonction dernière d’émuler une autre fonction de ceux-ci, la constitution, à l’adolescence, de groupes de rocks dans ces dépendances transformées en studios.  C’est la logique algorithmique poussée à son terme — c’est déjà le modèle de Netflix qui, lassé de prévoir empiriquement les envies futures de ses abonnés, s’est mis à produire directement les contenus compatibles avec la représentation en n-dimension de leurs désirs d’image.  

La musique est entrée à son tour dans son âge algorithmique. Sa partie recherche et développement a enfin intégré la boucle — c’est au côté du département design et du département logiciel un morceau de l’anneau de l’Infinite Loop. Même l’auditeur, grâce à la recapture instantanée de ses émotions musicales, est intégré au process industriel. Il faut remonter aux sociétés primitives ou au Moyen-Age pour trouver un tel état d’harmonie entre l’art et la société — l’anomalie structurelle de la figure de l’artiste est enfin résorbée. Il subsiste, peut-être, quelques imperfections. 

Un certain Sebastian Tomczak s’est ainsi amusé à diffuser dix heures de bruit blanc sur Youtube. Il a reçu, depuis, plusieurs plaintes en violation de copyright — des plaintes précises, visant des intervalles déterminés de silence.  Les machines semblent ainsi s’écouter beaucoup entre elles — le charme étant qu’elles le font en pensant à nous, et pour défendre nos droits.  Les algorithmes, c’est là tout leur charme, sont aussi scrupuleux qu’imbéciles.

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