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L’ancien ministre de la Culture Jack Lang, sur un char durant la 13ème édition de la Techno Parade le 17 septembre 2011, à Paris.

Les années Lang

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La première fois que j’ai vu Jack Lang ce devait être en 2003 ou 2004, pendant la Technoparade, sur le boulevard Saint-Germain près de la statue de Diderot

L’ancien ministre de la Culture Jack Lang, sur un char durant la 13ème édition de la Techno Parade le 17 septembre 2011, à Paris.
L’ancien ministre de la Culture Jack Lang, sur un char durant la 13ème édition de la Techno Parade le 17 septembre 2011, à Paris. Crédits : FRANCOIS GUILLOT - AFP

La première fois que j’ai vu Jack Lang ce devait être en 2003 ou 2004, pendant la Technoparade, sur le boulevard Saint-Germain, près de la statue de Diderot. Il avançait, en souriant, à une vitesse mitterrandienne. Que faisait-il là ? Il était à l’origine de cette manifestation, comme de beaucoup d’autres, et il était clairement dans son élément.

Et qu’est-ce que moi je faisais là ? Je déteste la musique et la foule — souvenir horrifié d’un concert d’Alpha Blondy à République où j’avais cru mourir étouffé pendant la Fête de la Musique quelques années plus tôt.

J’avais entre temps découvert Philippe Muray, le contempteur infatigable de nos folies post-historiques, et ce devait être ça : j’étais venu là pour me moquer de la technoparade. Et de façon providentielle, j’étais ainsi tombé sur l’ange noir du festif, sur le berger des mutins de Panurge, sur le spectre bronzé de la ludification du monde, sur le Fukuyama sans réplique de l’avant Fukushima.

J’ai du ricaner en le reconnaissant.

Je n’avais que ça à faire, vraiment.

Il me faut brièvement revenir sur cette époque étrange qui sépare l’invasion de l’Irak de l’élection de Sarkozy. La première, c’était, pour quelques-uns d’entre nous, une minorité bien sûr, mais une minorité dont les ricanements résonnaient étrangement bien dans le vide idéologique du nouveau millénaire, notre petit mai 68 : comme il était facile, alors, d’opposer à une génération vieillissante et cynique l’idéalisme géopolitique de la théorie des dominos démocratiques du président Bush — un rêve fou, fou et dangereux, mais pas plus que ne l’avait été l’idée d’une révolution prolétarienne. Oui, j’étais un peu néo-con, au début des années 2000. Mais les ruines du 11 septembre demandaient réparation et les terroristes ne pouvaient pas avoir le monopole de l’absence de cœur. L’élection de Sarkozy, petit moment gramscien de l'histoire contemporaine de la France, s’inscrivait dans cette logique : après trente ans de règne idéologique sans partage, la gauche avait enfin perdu la bataille intellectuelle, et la première alternance véritable s’imposait facilement. Qu’il était doux et facile, alors, d’être de droite ! La victoire de Sarkozy, en 2007, c’était le remake inversé de celle de Mitterrand en 81. Les années d’ultra-gauche, cette mythologie glorieuse de la génération de mes parents, cette volonté farouche de renverser l’ordre du monde, nous en avons connu la saveur enivrante, sur Facebook, entre 2002 et 2007. À ceci près qu’il ne s’agissait plus d’être de gauche, mais d’être de droite — pas trop non plus, attention, il fallait rester chic. Paul Morand, pas plus loin, Bernanos, rien de plus. Personne n’a, je crois, fondé de groupuscule.

J’ai créé un groupe Facebook avec un ami, c’est le plus loin que je suis allé dans ma soumission à la cause réactionnaire. Le groupe s’appelait “Philippe Muray aurait adoré”, j’avais mis un Vélib en visuel et je l’avais enrichi de quelques anecdotes antimodernes cocasses. C’est la journée mondiale du calin : lol. Mais j’ai rapidement quitté le groupe, qui s’était mis à dégénérer dès le trentième membre, puis j’ai abandonné Facebook. Apparemment, ce serait devenu une horreur. J’avais l’impression transgressive d’avoir créé le numéro zéro de Causeur, mais on en serait arrivé aujourd’hui très à droite de Minute — et à plus de 5000 membres.

J’ai un peu honte, maintenant que j’ai un abonnement Vélib et que je suis redevenu progressiste, un peu avant l’élection de François Hollande.

Après ces aveux difficiles — ma contribution personnelle au mystère insondable de l’élection de Trump — je dois faire un autre aveu : j’ai recroisé Jack Lang, l’année dernière. Et j’ai adoré ça. À la façon qu’il a eu de me dire qu’il avait aimé mes livres, au plaisir que j’en ai ressenti, à l’absence de doute que j’ai encore aujourd’hui sur le fait qu’il les ait vraiment lus — cet homme, clairement, savait parler aux artistes, et toute mon ironie du nouveau millénaire s’est trouvée définitivement extirpé de moi par sa poignée de main chaleureuse — j’ai compris que nous avions, une nouvelle fois, changé d’ère idéologique.

Cet homme, l’épouvantail de mes années de jeunesse, était un monument français. Cela dépasse la question éminemment problématique du charisme. J’étais un enfant des années Lang et une partie de mon cerveau lui appartenait. C’était délicieusement vampirique. La culture française, dont je ne suis au fond qu’un modeste fonctionnaire, était plus intérieure à mon âme que mon âme à elle-même.

Au stade où j’en suis de ces aveux successifs, je peux même avouer que j’aime bien, maintenant, les colonnes de Buren — ces ruines apériodiques du classicisme français.

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