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Les mugs, une sorte de cryptomonnaie pour Aurélien Bellanger

Les cryptomonnaies

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Je possède, je crois, ma propre cryptomonnaie : à chaque Noël, on m’offre des mugs.

Les mugs, une sorte de cryptomonnaie pour Aurélien Bellanger
Les mugs, une sorte de cryptomonnaie pour Aurélien Bellanger Crédits : Getty

L’arrivée du bitcoin a restauré la magie perdue du monde économique. C’est une conséquence méconnue de la crise de 2007 : l’économie est devenue mainstream, les économistes, depuis une dizaine d’années, font figures d’intellectuels dominants, la question de la dette est débattue dans les dîners de famille, tout le monde possède un avis sur la financiarisation de l’économie et les effets pervers de la titrisation, sur la théorie du ruissellement comme sur le keynésianisme, sur les accords de Bretton Woods comme sur les revenus des banquiers. 

L’économie est devenue une science populaire.  C’est une sorte de révolution souterraine. Encore quelques années et les banques centrales passeront sous contrôle démocratique.  La politique monétaire est redevenue un objet politique — c’est le sens, par exemple, des critiques adressées à l’Euro à chaque grande élection.  Nous nous verrions bien décider des taux directeurs et du prix de l’argent.  

Ce n’était pas le cas il y a 20 ans, quand Jean-Claude Trichet régnait sur la Banque de France comme une divinité païenne — c’était le Dieu de l’or et nous ne comprenions délicieusement rien à ses décisions souveraines rendues dans le Salon Dorée de son hôtel particulier. En 1983, son prédécesseur avait chassé d’une main lasse les chars soviétiques qui voulaient transformer la Concorde en Place Rouge : le mur de l’argent était dix fois plus haut que le mur de Berlin et le socialisme français serait forcé de prendre le tournant de la rigueur. Nous savions aussi que la Révolution Française relevait d’un caprice de Necker et que la grandeur de la France était une invention de Colbert.  

À défaut de générer de l’égalité, l’économie post-crise était devenue, pourtant, une science démocratique. Elle a même connu, avec l’arrivée du bitcoin et des cryptomonnaies, une démocratisation absolue : ses banques centrales étaient soudain potentiellement ubérisées, sa partie la plus sacrée, l’émission de monnaie, n’était plus régalienne — fabriquer de la monnaie n’était plus depuis longtemps passible de décapitation, mais je me souviens d’avoir lu, effrayé, sur les anciens billets en francs, une mention qui promettait la perpétuité aux faux-monnayeurs.  Le bitcoin, c’est une monnaie décentralisée, une monnaie qu’on fabrique  soi-même, ou plutôt dont on fabrique soi-même la réserve d’or sur laquelle elle est adossée — en occurrence une réserve fondée sur le temps de calcul nécessaire à sa sécurisation. On possède moins des bitcoins que des morceaux du registre de ses transactions passées.  

C’est un peu compliqué à expliquer. Ça ferait presque regretter, en fait, les anciens mécanismes monétaires. C’est une monnaie démocratique mais ses spécialistes forment une sorte de caste. Il possède un savoir spécifique et ils défendent, comme jadis les banques centrales avaient pour mission principale de contrôler l’inflation, leurs utopies propres. Des utopies, si j’exclue celles liées au commerce de substances illicites, tout à fait démocratiques, et même un peu socialisantes. 

La monnaie est devenue un commun, le commun des communs, et le marché, ce grand générateur d’égalité devant l’information, n’a jamais été aussi transparent. À ceci près que personne ne sait pas si on est à veille d’un krach ou d’une révolution. La volatilité de la chose la rend par ailleurs peu susceptible de servir d'alternative populaire au Livret A.  La fenêtre économique s’est en fait refermée. 

À nouveau, plus personne ne comprend rien à l’économie. Seuls quelques spécialistes, ici où là, comprennent un peu mieux que les autres qu’ils n’y comprennent rien. C’est tout le génie de l’économie, un génie restauré dans ses droits : c’est incompréhensible, au fond, tout le monde dit n’importe quoi, personne n’est d’accord, les théories se contredisent, mais rien n’y fait : ça marche. Ça marche depuis des siècles. Ça a connu des crises, mais ça ne s’est jamais arrêté.  

Je n’ai jamais acheté de bitcoins, je n’en ai jamais minés.  Mais je possède, je crois, ma propre cryptomonnaie. À chaque Noel, on m’offre des mugs. J’en ai des dizaines. Un mugs qui change de couleur dans l’eau bouillantes, un mug Royal Canin, un mug qui vante la ville de Loches. Des mugs en céramique. 

La céramique, c’est comme l’or : c’est à la fois fragile et malléable, mais ça résiste bien. Ce sont les matériaux de base de l’archéologie. La seule chose qui, même cassé ou fondu, conserve une certaine valeur. Cela fait longtemps que le mug sert de cadeau de Noël idéal quand on a aucune autre idée. La chose possède une valeur d’usage indéniable, mais j’en reçois de façon trop systématique pour que cela ne représente pas aussi une valeur d’échange. Cet échange minimal et ritualisé : le cadeau de Noël. Le don : la langue originelle de l’économie.

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