LE DIRECT
Diagramme de Feynman

Les mémoires d'un physicien

3 min
À retrouver dans l'émission

Les mémoires de Joseph Polchinski sont un fabuleux document de première main sur la vie d’un physicien théorique à la fin du XXè siècle et au début du XXIè.

Diagramme de Feynman
Diagramme de Feynman

Le physicien Joseph Polchinski vient de publier son autobiographie sur ArXiv.org. C’est un petit évènement. ArXiv, c’est un site de prépublication scientifique qui permet aux chercheurs de rendre public leurs articles avant le long et laborieux exercice de relecture des revues spécialisées. Joseph Polchinski est un important théoricien dans le domaine de la théorie des cordes. Il a aussi donné son nom à un paradoxe temporel, qui consiste à lancer une boule de billard dans un trou de ver avec un angle tel qu’elle viendra s’éjecter elle-même juste juste avant son entrée dans le dispositif. C’est une version du paradoxe du grand-père nettoyée de ses scories psychologiques. En général, Polchinski publie sur ArXiv.org des articles intitulés "Monopoles, Duality and String Theory" ou bien encore "Chaos in the black hole S-matrix". Tout à fait autre chose, donc, que des mémoires. Mais si on joue le jeu d’arXiv, celui de la prépublication, cela oblige à se poser la question suivante : quels sont les pairs qui pourraient, cette-fois ci, le relire et lui dire : "vas-y, c’est excellent, envoie le à un éditeur". De la critique littéraire, en somme, considérée comme une procédure de vérification scientifique standard.

Plongée dans la vie d'un physicien théorique

C’est d’abord une vie de jeune américain banal, dont l’intérêt des parents pour la science se limite à la pratique du bridge. Polchinski déménage en Arizona et, en levant simplement son bras, réfute facilement le professeur qui tient la gravité pour une force colossale. Enfin, il joue aux échecs et possède un télescope. Bien utilisés, ces deux outils — une bonne pratique de la logique combinatoire et un télescope à miroir — devraient théoriquement permettre à un enfant normalement doué d’atteindre seul un niveau scientifique satisfaisant. Il y a malgré tout entre ces activités enfantines et la théorie des cordes un immense saut dans le vide. Ce serait comme passer d’un enfant qui marcherait à peine à un champion de gymnastique. Ce qui rend l’intrigue de ces mémoires excellente : comment a t-il fait ? La réponse, évidemment, c’est Caltech, Berkeley, Stanford : un environnement scientifique exceptionnel. Richard Feynman ou Kip Thorne comme professeurs. Il lui faudra seulement faire attention, au moment du choix de son école doctorale, d'éviter celle dont la raison dernière est la fabrication de l’arme atomique. Ces mémoire sont en fait un fabuleux document de première main sur la vie d’un physicien théorique à la fin du XXᵉ siècle et au début du XXIᵉ.

Quand la physique parle de la peur de la mort

On suit ainsi l’apparition, articles après articles et presque au quotidien, de la théorie des cordes, un niveau de compréhension du monde inégalé qui prend peu à peu forme avec la facilité cathédralesque des oeuvres collectives. Ce que je n’ai pas dit, c’est que c’est un problème médical qui a incité Polchinski à écrire ses mémoires. Des mémoires qui, comme la boule de billard de son paradoxe, semblent une excellente manière qu’il aurait trouvé d’en écarter l’idée. La mort comme paradoxe temporel irréductible de toute idée de biographie — c'est une vieille idée de Montaigne : nous craignons toute notre vie de mourir et le moment venu, nous ne sommes même pas là. Et si les paradoxes temporels de la physique contemporaine n’étaient que l’actualisation de cette peur primitive ? Ou bien leur élargissement à l’humanité entière. C’est l’un des charmes, après tout, de la physique du XXè siècle : elle nous a réhabitué à prendre au sérieux l’idée d’apocalypse. Ou plus subtilement l’idée que notre univers, avec ses fastidieux réglages, sera une entité partiellement dispensable, face à des solutions meilleures de ses équations fondamentales.

L'équipe
À venir dans ... secondes ...par......