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France, Région Normandie (ancienne Haute Normandie), Seine Maritime, Rouen, Bonsecours, panorama depuis la Côte Sainte-Catherine, CHU, hôpital Charles-Nicolle, parking.

Les parkings

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De quoi allons-nous nous souvenir d’avoir été modernes ?

France, Région Normandie (ancienne Haute Normandie), Seine Maritime, Rouen, Bonsecours, panorama depuis la Côte Sainte-Catherine, CHU, hôpital Charles-Nicolle, parking.
France, Région Normandie (ancienne Haute Normandie), Seine Maritime, Rouen, Bonsecours, panorama depuis la Côte Sainte-Catherine, CHU, hôpital Charles-Nicolle, parking. Crédits : Photo12 / Gilles Targat - AFP

Imaginez une ville, presque entièrement pavillonnaire, de 10 000 habitants. Au Nord, Evry 2, et son Euromarché sur deux étages. Au sud, le second plus grand Carrefour de France, à Villiers-en-Bières — vision inoubliable des cents caisses alignées, identiques, comme d’un achèvement inégalé du monde industriel. Je l’ai laissé intact, dans son immensité, à cause de l’ouverture d’un second Carrefour, plus proche — le prisme de son mât sur lequel flottait le fameux « c » invisible, véritable chat du Cheshire de la grande distribution, définissant, comme autrefois le son des cloches, l’équivalent moderne d’une paroisse. 

Il y avait enfin, pour les urgences alimentaires, un petit Felix Potin ainsi que, le long de la nationale, tout un village Intermarché : Bâtimarché, Bricomarché, Vêtimarché, Écomarché — l’écosystème complet. Je me rappelle aussi, je ne sais pas pourquoi, d’avoir observé, plus loin le long de la même Nationale, des têtards dans une flaque sur le parking commun au Gel 2000 et à la Halle aux chaussures.  La légende dit que c’est ici que Ben Barka aurait été assassiné.  Mais ce n’est pas de cela que je voulais parler. 

Ce que j’essayais de faire sentir c’était le caractère un peu périphérique du centre ville lui-même. Il y avait un épicier à qui il nous arrivait d’acheter le mercredi après-midi de la 8-6, que nous consommions toujours un peu chaude. Et il y avait le marché hebdomadaire. Un événement peu stratégique, donc, quant à l’autonomie alimentaire de la ville. Mais suffisamment, peut-être, pour donner lieu à quelques problèmes de stationnement résiduel.  Notre maire avait soudain rêvé de les éradiquer. Notre maire. Si ceux qui se souviennent des vraie années Chirac, des années frics et du grand RPR se rappellent d’un certain rapport sur la francophonie et d’un hélicoptère dépêché dans l'Himalaya pour rapatrier le seul homme susceptible de ralentir l’enquête d’un procureur trop zélé, il faut que je précise que notre maire était le commanditaire de ce pénelopesquissime rapport.  Est-ce pour ça que la population de notre ville s’est méfiée quand celui-ci a présenté, dans les pages du magazine municipal, son projet de parking ? C’était un parking silo-robotisé qui n’existait alors nulle part au monde, sinon à Tokyo et chez Philip K. Dick.  Les images étaient sublimes, j’aurais adoré le voir construire, mais la consultation municipale en avait décidé autrement. Là où je voyais des robots je crois que mes parents et leurs amis, mieux habitués au monde, voyaient des valises d’argent sale.  Je suis ainsi resté comme orphelin de parking.  

C’est la première chose que j’ai aimé en arrivant à Nantes : le grand parking de la gare. Trois boudins de béton parallèle, beaux comme des ruines aztèques.  C’est mon meilleur souvenir encore de ma dernière visite au Mont Saint-Michel. À la vase des fois précédentes avait succédé un magnifique parking paysager, au sol en caillebotis de béton et aux haies crépitantes de plantes littorales. Une petite merveille.  

Évidemment pour moi les plus belles tours du monde sont celles de Marina City à Chicago, ces tours jumelles et cylindriques dont les vingt premiers étages sont occupés par des parkings à claire-voie — comme si on avait fait sortir les tours de terre, comme si on avait rendu visible le silo automatisé de mon enfance pavillonnaire. 

Je ne résiste pas, bien sûr, au plaisir de citer la phrase programmatique de Houellebecq, la définition la plus condensée de sa poétique : “Nous avons besoin de métaphores inédites ; quelque chose de religieux intégrant l’existence des parkings souterrains.” 

Les parkings sont à la mode. Le spécialiste anglais du brutalisme Peter Chadwick, via son compte twitter @thisbrutalhouse, a beaucoup fait pour le monde des parkings, en représentant, inlassablement, leurs silhouettes spectrales. Mes parents nous avaient emmené, un jour, comme on serait allé au Louvre, dans le parking de la place Vendôme. Je me souviens des minuscules Lamborghini et d’une Rolls si longue qu’elle dépassait largement de sa place.  

On fera un jour religieusement le tour de l’échangeur de la porte de la Chapelle, l’un des plus beaux de France, comme on fait celui de Notre-Dame. On visitera, un jour, les parkings de nos villes, non pour leurs collections de voitures, mais pour eux-mêmes, pour leur grandes qualités structurales, pour leur mystère religieux.  On a beaucoup peint, après la Réforme, des grandes églises dépourvues d’ornements. Nous sommes peut-être déjà au seuil d’une nouvelle aventure anthropologique. Ce n’est pas le siècle de la voiture qui s’achève, c’est une nouvelle aventure esthétique qui commence. De quoi allons-nous nous souvenir d’avoir été modernes ?

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