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Tokyo, 29 août 2017, piéton observant le leader nord-coréen dans un programme d'information évoquant le missile envoyé par ce dernier au dessus du Japon

Les pommes, le monde et la Corée du Nord

3 min
À retrouver dans l'émission

Le dernier essai nucléaire de la Corée du Nord a pris l'expert scientifique de la chaîne CNEWS un peu au dépourvu.

Tokyo, 29 août 2017, piéton observant le leader nord-coréen dans un programme d'information évoquant le missile envoyé par ce dernier au dessus du Japon
Tokyo, 29 août 2017, piéton observant le leader nord-coréen dans un programme d'information évoquant le missile envoyé par ce dernier au dessus du Japon Crédits : Getty

Il est apparu, dimanche soir, sur la terrasse de sa maison de campagne avec trois pommes, une planche à découper et un couteau. Couper une pomme en deux, a t-il expliqué, c’est facile. La Corée du Nord sait le faire depuis 2006. Faire fusionner les deux autres, c’est plus difficile. A moins, bien sûr, d’utiliser l’énergie résultant de la fission de la première pomme. La Corée sait maintenant le faire. Fin de la séquence.

Les démocraties, de jeunes enfants maladroits face à la Corée

Cela me rappelle les premières prises de contact de ma fille avec l’immensité du monde. Un monde réduit, pour elle — je ne suis pas un père cruel — aux dimensions d’un jouet. La Pop’Pomme surprise de Vtech est une grosse pomme en plastique rouge dotée de deux ou trois mécanismes simples et d’un petit haut-parleur qui diffuse des comptines. En terme de complexité, on est très en-deçà, bien sûr, de la bombe nord-coréenne, même si ces comptines, irritantes et agressives, peuvent rappeler les hauts-parleurs qui diffusent, dans les Etats totalitaires, les messages du parti unique. Mais un interrupteur, sorte d’avancée démocratique minimale, permet heureusement aux parents de reprendre le contrôle de la Pop’Pomme surprise. Ma fille, au début, rencontrait beaucoup de difficultés avec la manipulation de l’objet. Le mécanisme le plus évident — appuyer sur le cœur faisait surgir un ver joyeux et clignotant — lui a longtemps échappé. Je l’ai beaucoup observée, alors qu’elle tentait d’appréhender, pour le moment en pure perte, le fonctionnement de la Pop’Pomme surprise. Sa situation d’évidente détresse cognitive était émouvante. Elle ressemble un peu à la nôtre, à celle des démocraties libérales, devant les mystères atomiques de la Corée du Nord. Le fonctionnement réel de l’objet nous est inconnu —même si, dans ce cas précis, son mécanisme le plus prégnant est bien identifié. Face à la Corée du Nord nos mains redeviennent maladroites, nos esprits inféconds. Nous ne faisons confiance ni à l’ONU, ni à Trump, ni à la Chine. Nous ne savons pas sur quel bouton il faut appuyer, ou bien s’il ne faut pas plutôt ne rien faire. Notre niveau d’idiotie, individuel ou collectif, est quelque-chose de remarquable. Nous sommes enfants, encore, et c’est l’été 14.

A quand l'âge de raison ?

Ca m’a rappelé mon 11 septembre. Je faisais de la compote de pomme quand une amie m’a appelé pour me dire d’allumer la télé. J’ai évidemment oublié mes pommes et la grande frayeur traditionnellement associée à l'événement reste pour moi marquée par le souvenir d’une petite catastrophe d’économie domestique. La catastrophe nous prend toujours au dépourvu. La complexité du monde finit toujours par nous rattraper, dans notre maison de campagne comme dans le fond d’une vieille casserole. Vous sentez peut être déjà poindre, Guillaume, la détresse du chroniqueur, confronté chaque jour à son impéritie mentale, à sa propre bêtise. Pour lui, tout est pop’pomme surprise, pour lui, tout est Corée du Nord. Un éditorialiste, plus optimiste que moi, se voyait au printemps comme un tuteur sur lequel le peuple, comme du lierre rampant, pouvait s’élever. Le robuste bon sens du spécialiste science de CNews, après tout, était rassurant. Nous sommes presque à l’automne, c’est la saison des pommes, et je nous souhaite, oui, de nous élever un peu. C’est la grande promesse de Kant, celle d’une humanité ayant atteint l’âge de raison et vivant dans la paix perpétuelle. Ma fille a eu un an et j’ai rangé dans un tiroir la Pop’pomme surprise, dont elle avait fini par acquérir la maîtrise technologique totale. Je parlerais dans son cas d’une sortie réussie du paradis terrestre. Mais un jour, le tiroir sera à sa portée et elle pourra ressortir le jouet diabolique aux comptines entêtantes — on ne va dépublier les travaux de Marie Curie et d’Einstein à cause de la Corée du Nord. On ne va pas déraciner l’arbre de la connaissance. Car après tout, la raison humaine, dans un univers probablement sans raison et sans cause, est peut-être le seul fruit comestible qui se laisse cultiver et cueillir.

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