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Puzzle ancien en bois 1886 : carte de France avec ses départements et ses provinces.

Les villes de province

4 min
À retrouver dans l'émission

Si Paris est la capitale de la France, Lyon est celle de la province.

Puzzle ancien en bois 1886 : carte de France avec ses départements et ses provinces.
Puzzle ancien en bois 1886 : carte de France avec ses départements et ses provinces. Crédits : LEEMAGE - AFP

J’avais toujours rêvé de voir Besançon, depuis que la ville avait remporté, deux années consécutives, le palmarès annuel des villes où il fait bon vivre d’un grand magazine.  On m’avait assis à côté d’un auteur de best-seller que la foule venait voir comme un saint thaumaturge : le nombre de rémissions miraculeuses due à la lecture de ses livres commençait à être un peu vexant, pour moi qui ne dédicaçait qu’une poignée de livres, et jamais en propre, mais toujours à destination d’un beau-fils ingénieur ou d’un beau-frère géographe — le charme et le défaut de ne pas être un écrivain thaumaturge, c’est de ne pas avoir un lectorat fébrile.  

À l’assaut de la grande forteresse

Que la tente blanche du salon apparaissait petite vue de ses meurtrières ! Besançon méritait bien son titre.  En devenant écrivain j’ai ainsi pu accomplir un vieux rêve géographique, celui de visiter les villes de France — je suis un lecteur compulsif des anciens Guides Verts Michelin, ceux avec des gravures à la place des photos. J’ai fait ainsi un certain nombre de découvertes. Toulouse, c’est Paris, à condition de mettre Airbus à la place de la Tour Eiffel. Quasiment aucune ville autour, une sorte de bassin parisien bis avec au centre, rayonnante, une ville où, pour le dire comme les toulousains, qui sont je crois les Français les plus comblés que j’ai jamais rencontré : “il y a tout.” Tout, ça veut dire l’Atlantique à moins de 250 km,  les Pyrénées, la Méditerranée, l’Espagne à moins de 150. 

Carte d'immunité géographique

Je me moque, mais je possède l’équivalent d’une carte d’immunité géographique : je suis né à Laval. J’ai rencontré un briochin, récemment, qui m’a demandé d’où je venais, sous les yeux amusé d’un ami chartrain. Sa réaction a été assez caractéristique : "oh putain, quand même". Lyon est construit autour d’une seule hypothèse : celle de l’inexistence de Paris. On sait qu’on est à Lyon quand personne, jamais, ne mentionne l’existence d’une quelque autre capitale. Comme il était écrit dans mon vieux Guide Vert :  si Paris est la capitale de la France, Lyon est celle de la province.  Marseille, c’est plus ambigu. Ici, on reconnaît l’existence de Paris. On n’a pas de problème avec ça. On sait qu’on est l’unique autre grande ville de France. Petit aparté : qui est capable de citer, hormis Pasqua ou Castaner, un seul homme politique de premier plan d’origine provençale ? Bretagne, Normandie, Picardie et Bassin parisien trustent la quasi-totalité des postes depuis plus de 30 ans, et je suis surpris que personne ne s’en soit encore rendu compte — Mélenchon, peut-être. 

Les villes de France imitent Paris, Marseille imite sa propre différence. La quasi-totalité des Marseillais que j’ai rencontré faisaient ainsi semblant de se désoler de ce qu’il savait être la propriété la plus délicate de leur ville, la plus difficile aussi à préserver, dans un monde de plus en plus lisse : son incroyable désordre. Mon expérience de la ville de Nantes est beaucoup plus ordinaire :  nous avons découvert un jour avec la plupart de mes amis passés par là, que nous avions tous eu le même ophtalmo. C’est cela, aussi, une ville de province. 

D’ailleurs, l’un des indicateurs qu’on retrouve dans la plupart des palmarès des villes de France, c’est leur nombre de cardiologues. En dessous de trois, ce n’est plus une ville. Cela me ramène brusquement à un séjour linguistique que j’ai fait à l’été 96. L’Allemagne restera pour moi associé à cette expérience pénible : c’était le mois d'août, mais nous nous rendions au Gymnasium tous les matins au milieu des gelées blanches de la grande plaine du nord — tout ça pour avoir 6/20 au bac. Mais je m’étais raccroché au souvenir de la fille dont j’étais tombé un peu amoureux dans le car à l’aller,  la fille d’un cardiologue de Poitiers. Je ne l’ai en fait jamais revue, mais ça en dit beaucoup sur le prestige héréditaire de la fonction, qui a résisté à trois semaines de désespoir hanséatique. 

Allemagne, pays rêvé des villes de provinces

Avec le recul, je me dit d’ailleurs que l’Allemagne, c’est le pays rêvé des villes de provinces. N’importe qui d’un peu instruit, sans avoir à être spécialement fan de la Bundesliga ou du Saint-Empire, peut facilement énumérer une vingtaine de villes allemandes, gorgées de cardiologues. L’Allemagne : une Océanie urbaine en plein cœur de l’Europe. Mais les années passent, les salons de Francfort se succèdent et je ne suis toujours pas traduit en langue austronésienne.

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