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La cité de l’Espace, à Toulouse, le 29  juin 2017.

L'Espace

3 min
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Tout est un peu mélancolique à la cité des étoiles, banlieue française du grand Baïkonour.

La cité de l’Espace, à Toulouse, le 29  juin 2017.
La cité de l’Espace, à Toulouse, le 29 juin 2017. Crédits : PASCAL PAVANI - AFP

J’ai visité la Cité de l’Espace de Toulouse samedi.  C’est un peu loin de tout, près du périphérique, mais le bruit blanc des voitures, dans le parc, parvient bien à évoquer la présence invisible de la Voix Lactée. Il y a là un joli fragment conique autoportant du radar de Nançay, qui fait un instant oublier le caractère un peu mesquin du musée : on dirait la citerne de fioul d’un supermarché peinte en bleue. Une bâche accrochée en travers commémore les 20 ans de la chose, mais à voir l’état des collections, on se dit que c’est elle qui est là depuis 20 ans, et qu’on a oublié de la décrocher.  

La mélancolique cité des étoiles

Tout est un peu mélancolique à la cité des étoiles, banlieue française du grand Baïkonour : une Ariane 5 trop petite, des bambous qui forment une galaxie spirale clairsemée, de fausses météorites qui diffusent de la musique planante sur les pelouses lasses. Même Mir a l’air d’être en contreplaquée, alors que c’est un modèle d’entraînement original. Un Walkman, dans une vitrine, y simule l’apesanteur grâce au câble renforcé de ses écouteurs. Spoutnik ressemble à une copie bon marché d’un barbecue Weber, l’or des scaphandres ne brille pas assez, leur amiante, qui s'effiloche, a l’air respirable ; les modules de l’ISS sont moins bien peints que les flacons de shampoing des maquettes de Star Wars.  Seul un rôti lyophilisé posé sur une étagère a l’air vrai : il a moisi.  

À la recherche désespérée d’originaux de meilleure qualité, je suis parti à la recherche du V2. Il y a toujours des moteurs de V2 dans les musées de l’espace. Une merveille, le V2. Une merveille un peu problématique.  La tuyère du musée technique de Berlin est tout cabossée, et cachée dans un recoin coupable où elle est entourée de photos du camp souterrain de Dora, son site de production : le V2, un crime de guerre autoguidé. Celle du Bourget est flambant neuve, elle n’a jamais servi. Celle de Toulouse est coupée en deux, on peut rentrer à l’intérieur — idée un peu étrange, mais c’est presque confortable. Mais elle a du coup l’air un peu fausse : qui écorcherait un aussi bel objet ?  Celle de Washington est magnifique, avec toutes ses turbines : Von Braun, criminel nazi et sympathique héros américain.  Le premier V2 à avoir été lancé s’est abattu sur Maison-Alfort à l’automne 44. Ses restes carbonisés ont été aussitôt confisqués par les Américains : c’est comme si Von Braun leur avait envoyés son CV.  

À propos d’ambivalence morale et de représentations de l’Espace, il me faut évoquer la troublante ressemblance entre le Salvator Mundi barbu de Léonard de Vinci, qui montre le sauveur du monde tenant à la main une sphère gélatineuse, et une photographie du charcutier Jean-Claude Mas, tenant dans sa main une prothèse mammaire PIP.  D’ailleurs, après une courte enquête, j’ai découvert que la Cité de l’espace venait un peu du même monde : celui des chambres de commerces, des grandes fortunes régionales, du monde de la PME grandie trop vite et de façon possiblement frauduleuse. 

La Cité de l'Espace, un sauvetage "appolotreizien"

La Cité de l’Espace serait en réalité le sauvetage "appolotreizien" d’un projet de fondation d’art contemporain imaginé par le magnat toulousain en faillite de la discothèque.  La Cité de l’Espace elle-même n’est donc pas un original. La question des originaux, au cœur de la question muséale, se trouve en fait radicalement questionnée dans les musées de l’espace pour une raison simple : une fusée originale, c’est une fusée qui n’a jamais volé, ça n’existe pas. Un satellite, ça finit sa vie dans le Pacifique, pas dans un musée.  L’unique — et heureuse — exception, ce sont ces missiles spécifiquement destinés à ne jamais voler : les missiles balistiques.  Ce sont eux qui donnent au musée du Bourget sa confondante authenticité. Ce boîtier jaune, qu’on accrochait juste sous la tête nucléaire et qui portait l’adresse exacte de deux ou trois millions de futurs cadavres, y est authentique. S’il ne l’était pas c’est que nous serions morts.  Et même le sosie de Maupassant, précipitamment sorti du musée Grévin pour être assis devant un pupitre de commande, comme un élégant cavalier de l’apocalypse, a l’air vrai, là-bas.  

À Toulouse, hélas, sans cet effet de réel provoqué par le frisson de la mort, la conquête de l’espace est rendue à elle-même : un émouvant ratage.  C’est un truc des années 80, l’espace : un rêve d’enfant cruel qui rêve de supprimer la Terre, cette institutrice un peu trop sévère.  Et on n’a jamais fait mieux, dans le domaine,  que l’explosion de Challenger.

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