LE DIRECT
L'horloge astronomique, à la Tour de l'Horloge, à Auxerre.

L'horloge astronomique

4 min
À retrouver dans l'émission

J’étais là le jour où les Chouans, à deux siècles de distance, ont perdu leur dernière bataille contre la République.

L'horloge astronomique, à la Tour de l'Horloge, à Auxerre.
L'horloge astronomique, à la Tour de l'Horloge, à Auxerre. Crédits : DeAgostini - Getty

J’étais là le jour où les Chouans, à deux siècles de distance, ont perdu leur dernière bataille contre la République. Cela s’est passé en Mayenne, bien sûr.

On était venu, avec mes cousins, vider le presbytère de mon grand-oncle, qui venait d’être rétrocédé à la commune afin d’être transformé en mairie. Lui-même serait relogé, ironiquement, dans une ancienne école laïque abandonnée. Ses reliques seraient, elles, stockées chez ma grand-mère.

J’ai récupéré comme ça pas mal de livres. Si le Vatican venait à disparaître, avec toutes ses archives, j’aurais je pense assez de matière dans ma bibliothèque pour restaurer le rite romain dans toute sa splendeur.

Il y avait aussi deux grosses horloges de cheminée. L’une des deux représentait un prêtre en soutane noire appuyé à un lutrin. Mes cousins, pris un jour d’une pulsion anticléricale, ont fait éclater un pétard entre la main du prêtre et les évangiles, qui s’en sont trouvés à jamais désolidarisées. J’ai pu sauver l’autre horloge, moins hiératique et légèrement plus laïque. Tout en cuivre jaune, elle représentait un prêtre-astronome, assis devant des cartes du monde, un globe céleste à ses pieds. Je n’ai jamais réussi à complètement identifier le personnage représenté. Il était prêtre, ça ne faisait aucun doute : il portait une robe et une collerette. Parmi les candidats possibles, le plus ressemblant serait l’abbé Nicolas-Louis de Lacaille, connu pour sa mesure du méridien terrestre, entre 1750 et 1754, dans l’hémisphère austral. Cela l’a conduit à observer des constellations invisibles depuis l’Europe, qu’il s’est attaché à nommer, en évitant l’onomastique mythologique normalement en vigueur et lui préférant le paganisme délicat du vocabulaire de son temps, celui de l’Encyclopédie : il existe depuis une constellation de la Boussole, du Compas ou du Microscope. Ainsi que, évidemment, une constellation de l’Horloge.

L’abbé Lacaille jouait peut-être là avec le feu. Il existe peu d’espace, au chrétien qu’il était, entre cet émerveillement naïf devant le mécanisme du monde et l’expérience de pensée d’un autre astronome, Laplace, qui imaginait un démon pouvant voir, à partir de n’importe quel instant du temps, le passé et le futur de son univers déterministe.

C’était là des questions qui m’obsédaient, autrefois, et j’avais récupéré l’horloge, je crois, pour les fixer dans ma mémoire. C’était devenu un élément de décor récurrent, dans mes appartements successifs : la grosse horloge jaune était toujours là, quelque part, et le prêtre avait toujours, avec son index levé, une objection à faire à mon matérialisme. Oui, bien sûr, semblait-il affirmer, confiant, la liberté existe ; et l’astronomie est d’ailleurs, encore plus que la théologie, une glorification de l’existence de Dieu. Je me suis montrer charitable avec lui en ne faisant pas réparer le mécanisme de l’horloge. Le tic-tac laplacien, ce grignotage de la grâce par la fatalité, lui a ainsi été épargné. Mais je ne suis pas sûr que le grand vide laissé là, en dessous de lui, à la place du cadran et des engrenages manquants ait été plus encourageant.

J’ai toute façon fini par me débarrasser de l’horloge inutile.

J’aurais tenu un mois sans elle.

Je m’en suis rendu compte en arrivant chez moi, hier. Je venais de m’offrir la gigantesque excavatrice Lego Technic. Elle était aussi jaune que mon horloge disparue et vu la configuration de mon appartement, et le peu de désir que j’aurais à la défaire une fois ses 3000 pièces assemblées, elle finira, de façon certaine, sur ma cheminée.

Je crois connaître la raison profonde de cet achat impulsif. Il tient à l’existence éventuelle, tout au fond de cette énorme machinerie, d’une pièce à la complexité exquise : un petit différentiel en plastique. Trois pignons d’engrenages articulés entre eux. L’âme de toutes les machines. La possibilité métaphysique que j’ai, moi aussi, une âme. Je veux parler d’un mécanisme qui ferait que ma liberté, quel que soit le déterminisme du monde, quel que soit mon degré d’asservissement à des causalités naturelles, serait préservée. C’est cela, en mécanique, un différentiel. C’est cette petite chose qui permet à deux roue, sur un même axe, de tourner à des vitesses différentes tout en subissant la loi implacable du premier moteur.

Que faut-il en conclure ?

Je ne doute jamais de l’inexistence de Dieu, je n’ai aucun doute sur le niveau élevé de déterminisme de l’univers physique, je ne crois pas à la grâce et je ne prie jamais. Il m’arrive seulement, c’est ma crise mystique maximale, de passer plusieurs heures agenouillé par terre à obéir à des livrets techniques de plus de 500 pages.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......