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Randonneur à Malham, Yorkshire, Angleterre, le 12 avril 2017.

L'île intense

4 min
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L’Ile Intense : c’est le nom d'une nouvelle alliance entre nature et culture, d’un nouveau grand partage entre l’homme et son environnement.

Randonneur à Malham, Yorkshire, Angleterre, le 12 avril 2017.
Randonneur à Malham, Yorkshire, Angleterre, le 12 avril 2017. Crédits : Richard Baker - Getty

Les deux plus grandes structures qu'on peut voir, après le stade de France, quand on fait Paris-Lille en train, ce sont les terrils du bassin minier et, juste avant d’arriver, un immense magasin Décathlon. La concordance des deux structures a toujours eu pour moi quelque chose d'un peu décevant : si peu à grimper, et tellement de fourches suspendues, de chaussures à crampons, de sacs à dos ergonomiques ; bien trop de matériel pour une aussi vaste plaine. Il y a bien sûr, la reconversion spectaculaire d’un terril en piste de ski synthétique, à Noeud-les-Mines, symbole déjà vieilli de la résurrection du Nord et d’un basculement espéré dans la civilisation des loisirs. Le point culminant de l’Ile-de-France, la Colline d’Elancourt, près de Trappes, est lui même d’origine artificielle, artificielle au carré : c’est un tas de remblais, qui date de la construction de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines, et qu’on a transformé en paradis vététiste.

Les forêts comme laboratoires d'essai d'équipement sportif

C’est le sport, aujourd’hui, plutôt que l’agriculture, qui dessine le paysage de la France. C'est une remarque que je me suis parfois faite, le dimanche, en faisant du vélo dans les Yvelines ou en Essonne, au milieu d’une forêt de combinaisons fluos, de tissus respirants, de grips et de bandes en velcro : l’impression qu’on était moins en présence de départements authentiques que de laboratoires d’essais du groupe Décathlon. Un homme nouveau était peut-être en train d’apparaître dans les lointains du grand jardin périphérique. L’expérience s’était, après tout, déjà produite, ici-même, autour des résidences d’été du peuple des Lumières : les jardins anglais et leurs sauvages spéculatifs avaient abrité la naissance de l’individu démocratique. Celui-ci s’était peut-être caché là depuis deux siècles, dans les épaisses banlieues de la classe moyenne, attendant que Décathlon lui offre, condition nécessaire de sa maturité politique, les moyens de se mouvoir librement, fièrement, dans l’immense ceinture verte.

Immersion dans un Décathlon

J'adorais aller chez Décathlon, enfant, à cause de la moquette verte du sol. Il y avait l’idée qu’on pouvait renverser la totalité du magasin sur cette herbe synthétique, qu’on pouvait retrouver ici même l’état de nature et l’âge d’abondance d’un âge pastoral. C’était un monde très doux, intact, libérateur. Je me disais que ceux qui travaillaient là, évidemment sportifs, vivaient de leur passion. Le magasin entier, plein de mini-steppers et de tapis roulants, comme simulation suffisante du monde. Je connaissais ce monde : j’avais passé des heures, devant le mur en crépi blanc que je voyais de ma chambre, à en observer la carte détaillée. Il y avait, j’ai fini par le comprendre, un territoire réel derrière la carte et la simulation. Le laboratoire central. Un département perdu, isolé au milieu de la mer. La terre perdue des Quechua franciliens, des Rockriders du Nord. D’abord appelé île Bourbon, puis île de la Réunion, le département-laboratoire a reçu, finalement, son nom définitif : l’Ile Intense. Ici le VTT est roi, la randonnée souveraine. L’Ile Intense : c’est le nom d'une nouvelle alliance entre nature et culture, d’un nouveau grand partage entre l’homme et son environnement. Le sport a perdu, là-bas, ses derniers ridicules, ce sentiment de gêne qui il y a à courir immobile, à transpirer pour rien, à avoir renoncé à son statut de chasseur-cueilleur pour celui de Sisyphe. Là-bas le paysage est intrinsèquement sportif. Tout ce qu’on dépose sur le grand tapis roulant noir du sol volcanique — homme ou graine — acquiert aussitôt une tonicité exceptionnelle. Tout ce qui tombe ici, comme sur la moquette élastique d’un Décathlon, devient instantanément sportif. J’ai vu, sur la route côtière orientale, à l’emplacement de la dernière coulée de lave, une chienne mettre bas une portée de 15 chiots. Des milliers d’hommes en combinaison fluo glissent sur les pentes des cirques naturels. Mieux encore, c'est le tourisme lui-même qui cesse ici d’apparaître comme une activité décadente ou antinaturelle : le volcan, une fois achevés les cirques de l’ouest, a conçu seul l’amphithéâtre au fond duquel il apparaît en majesté, la crête de son avant-dernier cratère servant — cas unique de théâtralisation de la nature par la nature elle-même — de gradins d’où contempler, en parfaite sécurité, l’éruption en cours. On aperçoit déjà, tout au fond, en combinaisons argentées, les petits machinistes de la prochaine scénographie. Ils en profitent peut-être pour tester, sous la coupole bleu Quechua du ciel, un matériel inédit. Un nouveau réglage de l’alliance humaine euphorique entre nature et culture.

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